Georges Scherrer / agence APIC
Moscou/Fribourg, 2novembre(APIC) "Si tu as de l’argent, tu peux tout
avoir", disent aujourd’hui les moscovites. Mais parler d’argent à Moscou
touche à l’absurdité. Les retraités deviennent toujours plus pauvres, les
étudiants ne peuvent plus payer leurs études. Un ananas vaut le cinquième
d’un salaire mensuel. L’entraide fonctionne, mais elle ne vient pas des organismes officiels. Les oeuvres d’entraide cherchent leur voie.
Actuellement, pour un étranger, une course d’une heure en taxi officiel
à Moscou coûte 15 dollars. Un russe gagne en un mois entre 2’500 et 3’500
roubles qui peuvent s’échanger contre environ 10 dollars. Un dixième du salaire mensuel passe pour le logement, mais il faut en général le partager
avec d’autres familles. Un kilo de pommmes de terre ou un litre de lait
coûte 20 roubles, soit 100 fois plus qu’il y a deux ans où ces marchandises
valaient 20 kopecks. Un kilo d’ananas, fruit que l’on peut trouver à Moscou, se vend 600 roubles soit environ le cinquième d’un salaire mensuel.
Pour un étranger cela représente bien peu de choses puisque ces 600 roubles
s’échangent au marché noir contre 2 dollars. Il y a deux ans un dollar ne
valait que six roubles. Avec des dollars en cet automme 1992 on peut beaucoup obtenir à Moscou. Les Russes eux attendent l’aide de l’Occident.
L’Eglise orthodoxe aussi.
L’église Sts-Côme et Damien, qui porte aussi le nom de l’Annonciation,
au centre de Moscou, a été rendue récemment aux orthodoxes. Le bâtiment
avait servi d’imprimerie sous l’ère communiste en raison de son vaste volume. Le sol maculé de taches d’huile avait été recouvert de béton afin de
facilter le passage des chariots. La nef abrite encore du papier et des
couleurs ainsi que des produits finis: brochures, matériel de propagande,
cartes de félicitations... La voûte a été séparée du reste de l’église par
une dalle de béton armé. Elle contient encore les lourdes machines d’imprimerie. "Comparativement à d’autres, cette église est encore en bon état",
explique le prêtre de la communauté, Alexandre Borisov.
Le portrait de Lénine, mais aussi les fragments d’un saint...
Selon l’accord de restitution à l’Eglise orthodoxe, l’imprimerie avait
jusqu’au 29 octobre pour vider ses locaux. Sous la peinture les fresques
sont encore là, mais pour l’instant c’est le portrait de Lénine qui orne
encore les parois. Dans la voûte un fragment de fresque de la taille d’une
fenêtre a été dégagé. Un saint vêtu de blanc regarde les ouvrières.
Dans un coin retiré du bâtiment, loin du vacarme des machines, une chapelle a été aménagée. Ici, le dimanche, quelque 130 personnes participent à
l’office. Elles se tiennent dans les couloirs sales et dans la cage d’escalier raide et étroite. On a l’impression que rien n’a changé... de prendre
part à un rassemblement clandestin, comme ils existaient durant les 70 dernières années, explique le Père Alexandre Borisov.
Ce généticien de 53 ans, ordonné prêtre en 1989, espère que l’oeuvre
d’entraide de "L’Eglise en détresse" soutiendra financièrement la rénovation de son église. Le Père Werenfried, fondateur de cette oeuvre catholique, a trouvé un nouveau champ d’action. Après la chute du communisme en
Russie son organisation soutient l’Eglise orthodoxe pour la reconstruction
des églises et des monastères ainsi que pour l’aide sociale. "Nous ne savons pas de quoi demain sera fait, explique un prêtre, c’est pourquoi il
est important d’acheter tout de suite les matériaux de construction nécessaire à la rénovation de l’église. Tout est disponible contre des dollars".
Il pense d’abord refaire un sol qui soit digne d’une église. La maçonnerie,
le toit et la coupole sont encore en bon état. Par contre l’iconostase et
les ornements sacrés ont tous disparus. (Le Père Werenfried laisse sur place un premier versement de 2’000 dolars qui doit servir à la rénovation de
l’église). Le prêtre orthodoxe est très heureux d’avoir pu gagner la confiance des visiteurs occidentaux.
Les signes des temps
Ekatarina U. Genevieva est une femme orthodoxe pratiquante. Il y a deux
ans elle était encore critique littéraire dans une bibliothèque d’Etat, aujourd’hui elle est devenue la directrice de cette entreprise qui emploie
600 collaborateurs. Elle a obtenu la confiance de nombreux investisseurs
d’Europe de l’ouest et d’Amérique. Le résultat est déjà visible. La bibliothèque compte 28 sections. La section pour la littérature française est financée et installée par l’Etat français. La radio-télévision britannique
BBC fait de même pour la section de littérature anglaise. Le niveau de
beaucoup de sections et d’expositions correspond à celui des meilleurs bibliothèques occidentales.
Deux sections s’occupent de théologie. La première est consacrée aux
oeuvres de caractère général. Elle contient entre autres l’édition complète
de la "Patrologiae cursus completus" ainsi que de nombreuses revues. La seconde section rassemble les livres, les oeuvres et la documentation sur
l’Eglise persécutée en Russie. Les deux sections ont besoin de rénovations.
Ekatarina a décidé de porter elle-meme la responsabiltié de l’entreprise.
Et parce qu’elle entend améliorer le rendement, elle signe elle-même les
contrats avec l’étranger, sans attendre la décision du ministère d’Etat.
Pendant que le mortier tombe des murs de la plus grande faculté de journalistes du monde avec ses 3000 étudiants et que la gigantesque statue de
Lénine, malgré une jambe endommagée, continue de regarder dans le hall
d’entrée, dans de nombreux lieux de Moscou, des bâtiments non-officiels
sont rénovés sans entrave bureaucratique. "Mettre la main à la pâte", telle
est la devise.
"Nous devons faire et atteindre aujourd’hui tout ce qui est possible.
Nous ne savons pas de quoi demain sera fait", explique Ekatarina Genevieva.
Elle utilise les aléas du temps et ne se laisse pas effrayer par les caprices de la politique ou de l’argent. Aujourd’hui un dollar a beaucoup de valeur à Moscou. Les gens en Russie espèrent que l’Occident reconnaisse les
signes des temps. (apic/Georges Scherrer/mp)