«Le rôle du pape est certainement nouveau pour moi», confie Léon XIV dans le premier entretien qu’il accorde depuis son élection, le 8 mai dernier. Des extraits en sont parus le 14 septembre 2025, jour de l’anniversaire du pontife.
L’entretien dont sont tirés les extraits a été réalisé en juillet 2025 lors de deux sessions d’une heure et demie, d’abord à Castel Gandolfo puis au Vatican. La journaliste qui l’a conduit, Elise Ann Allen, est une vaticaniste américaine travaillant pour le média catholique anglophone Crux – qui publie les extraits.
L’entretien figurera dans un livre biographique intitulé León XIV: ciudadano del mundo, misionero del siglo XXI (Léon XIV: citoyen du monde, missionnaire du XXIe siècle), édité en espagnol par Penguin Peru. Il sera disponible le 18 septembre 2025. Des éditions anglaise et portugaise sont prévues début 2026.
L’apprentissage du métier de pape
Interrogé sur sa compréhension de sa nouvelle mission, Léon XIV estime avoir encore «une énorme courbe d’apprentissage» devant lui. «Le rôle du pape est certainement nouveau pour moi», reconnaît-il. Il estime néanmoins avoir intégré «sans trop de difficultés» la partie pastorale. «J’apprécie chaque personne, quelle qu’elle soit, ce qu’elle vient me dire, et je l’écoute», assure-t-il.
En revanche, Léon XIV explique avoir dû se «jeter dans le grand bain très rapidement» concernant les questions diplomatiques, disant son étonnement de s’être retrouvé «propulsé au rang de leader mondial». Assurant suivre l’actualité depuis toujours, il reconnaît que cette mission, qui implique de rencontrer des chefs d’État du monde entier, reste un défi pour lui, surtout «à une époque où la voix de l’Église a un rôle important à jouer». «Je me sens très sollicité, mais pas submergé», affirme-t-il.
Enfin, il rappelle que la «partie la plus importante» de sa mission en tant que successeur de Pierre est de «confirmer les autres dans leur foi», une tâche qui dépend «seulement» de la «grâce de Dieu». Selon lui, le Saint-Esprit est le «seul moyen d’expliquer» son élection. «En raison de ma foi, de ce que j’ai vécu, de ma compréhension de Jésus-Christ et de l’Évangile, j’ai dit oui.»
Sur les divisions du monde actuel
«Il semble que l’on reconnaisse généralement que les Nations unies, du moins à l’heure actuelle, ont perdu leur capacité à rassembler les gens sur des questions multilatérales», déplore le pontife. Expliquant s’être entretenu avec des responsables d’organisations internationales, il s’interroge sur la nécessité de «privilégier le dialogue bilatéral pour tenter d’unifier». Il estime que divers obstacles bloquent actuellement la voie du multilatéralisme.
Le problème, selon lui, se trouve dans la «polarisation» – une expression chère au pape François – qui est devenue «l’un des mots du jour» dans le monde actuel. «Elle n’aide personne», insiste le pontife, «ou très peu de gens lorsque tous les autres souffrent».
Léon XIV estime que la polarisation qui divise le monde est partiellement liée à la pandémie de 2020. Mais que ses origines profondes sont plus anciennes, notamment dans «la perte d’un sens plus élevé de ce qu’est la vie humaine» qui aurait «affecté les gens à de nombreux niveaux» dans certaines régions du monde. «Si nous perdons le sens de ces valeurs, qu’est-ce qui compte encore?», demande-t-il.
Le pape souligne aussi «le fossé qui ne cesse de se creuser entre les niveaux de revenus de la classe ouvrière et l’argent que reçoivent les plus riches». Il constate l’explosion des écarts salariaux entre les travailleurs et les PDG, rappelant qu’Elon Musk est sur le point de devenir le «premier trillionnaire au monde». «Qu’est-ce que cela signifie et de quoi s’agit-il? Si c’est la seule chose qui a encore de la valeur, alors nous sommes dans le pétrin…»
Son espérance pour l’Ukraine
Le pape Léon XIV affirme que depuis le début du conflit en Ukraine, le Saint-Siège «a fait de grands efforts pour maintenir une position qui, aussi difficile soit-elle, n’est pas d’un côté ou de l’autre, mais véritablement neutre». S’il reconnaît l’importance pour le Saint-Siège de faire entendre une voix en faveur de la paix et d’entretenir l’espérance, il juge «moins réaliste» la possibilité d’une médiation vaticane.
Tout en insistant sur le fait que «la paix est la seule réponse» au conflit, Léon XIV estime que la manière dont on interprète ses appels à la paix n’est pas «primordiale». Pour lui, la solution au conflit arrivera quand «certains acteurs extérieurs» exerceront une «pression suffisamment forte pour amener les parties en conflit à dire que cela suffit».
«J’ai de grands espoirs dans la nature humaine», assure le pape, qui reconnaît néanmoins l’existence de «mauvais acteurs» et de «tentations». «Quel que soit le point de vue, on peut trouver des motivations qui sont bonnes et d’autres qui ne le sont pas.» Ce qui peut faire la différence est d’encourager les parties «à regarder les valeurs supérieures, les vraies valeurs».
Le premier pape américain et péruvien
Interrogé sur son identité en raison de sa double nationalité, Léon XIV ne tranche pas. «Je suis évidemment américain et je me sens vraiment américain, mais j’aime aussi beaucoup le Pérou, le peuple péruvien, cela fait partie de ce que je suis», explique-t-il. Rappelant son long ministère dans le pays andin et sa «connexion avec le pape François», il assure que la «perspective sud-américaine» lui est précieuse.
Le pape estime d’ailleurs qu’en cas de match de football, il supporterait probablement le Pérou «en raison de liens affectifs», même s’il confie être aussi un grand fan de l’Italie. Il assure toutefois ne pas être «un de ces fans qui excluent l’autre côté». Il rappelle que, s’il est supporter de l’équipe de baseball des White Sox à Chicago, sa mère soutenait les Cubs, l’autre club rival. Ce qui l’a poussé «à adopter une position ouverte, dialoguée, amicale et non pas compétitive, car nous n’aurions peut-être pas dîné si nous l’avions fait!».
La synodalité, «une attitude»
Héritant du Synode sur la synodalité, grand processus lancé par François pour rendre l’Église plus participative et moins cléricale, Léon XIV a siégé dans les deux dernières assemblées à Rome. Il définit la synodalité comme «une attitude, une ouverture, une volonté de comprendre». «Cela signifie que chaque membre de l’Église a une voix et un rôle à jouer», assure-t-il, considérant qu’il y a «de nombreuses façons de procéder».
Le pape reconnaît que certaines personnes dans l’Église «se sont senties menacées» par la synodalité, notamment des évêques ou des prêtres qui ont pu penser qu’on allait «leur retirer leur autorité». «Ce n’est pas le but de la synodalité», assure-t-il, mettant cependant en garde contre une vision de l’autorité «quelque peu floue, erronée».
La synodalité, affirme le pontife, ne signifie pas non plus «transformer l’Église en une sorte de gouvernement démocratique». «Si nous observons de nombreux pays dans le monde aujourd’hui, la démocratie n’est pas nécessairement une solution parfaite à tous les problèmes.» Pour Léon XIV, la synodalité est une «grande opportunité» de bâtir «une Église dont l’objectif principal n’est pas une hiérarchie institutionnelle, mais plutôt un sentiment de 'nous ensemble’, de 'notre Église’», où chacun, avec sa vocation propre, travaille avec l’autre. «Il reste encore beaucoup à faire», assure-t-il. (cath.ch/imedia/cd/rz)