Port-au-Prince/Fribourg, 10février(APIC) Seize mois après le renversement
sa population ne voient toujours rien venir. Aux tortures, massacres et assassinats - reconnus et dénoncés du reste par nombre d’organisations internationales, y compris par AI et dans une moindre mesure par le ministère
des Affaires étrangères américain - s’ajoutent la misère et le chômage. La
peur. Un mal endémique pour les Haïtiens, mais jusqu’à quand? Rien ne change ni ne bouge. Les Commissions d’enquête et les appels se suivent. En
vain. Que faut-il dès lors attendre du déploiement d’observateurs internationaux annoncé en ce début de semaine par le médiateur de l’ONU et de
l’OEA, Dante Caputo, après le feu vert accordé par Port-au-Prince?
Répression et guerre qui ne dit pas son nom sont les uniques et tristes
actions dont peut se targuer le régime actuel du Premier ministre Marc Bazin. Avec la corruption. Et les tentatives d’imposer le silence. "Nous vivons dans un climat quotidien de terreur. Et je ne sais pas si je serai
mort ou vivant demain"... assure Renaud Bernardin, ancien secrétaire privé
du président Aristide et ex-ministre de la Planification et de la Coopération sous le gouvernement "Lavalas". De passage en Suisse, cette figure de
proue de la résistance en Haïti qui vit aujourd’hui dans la clandestinité
l’affirme à Sergio Ferrari, correspondant de l’Agence APIC: "Plus un
sanctuaire n’échappe désormais à la répression. Plus une université, plus
une Eglise. Pas davantage que les communautés de base, les paysans où les
secteurs populaires".
L’échec du régime actuel est total. Tant d’un point de vue économique et
politique qu’institutionnel. Avec en prime un gouvernement qui ne gouverne
pas. "Voilà ce qui caractérise ce régime dont l’autre constance n’est autre
que la violence", constate ce fidèle d’Aristide.
La violence? Les rapports des multiples Commssions d’enquête, qu’elles
soient d’Amnesty International, de la Commission des droits de l’homme de
l’Organisation des Etats américains (OEA), ou même encore du ministère des
Affaires étrangères américain, les nombreux témoignages d’organisations ou
institutions telles que Caritas ou la Conférence Haïtienne des Religieux se
rejoignent sur le fond: les droits de l’homme sont systématiquement bafoués, les exécutions extrajudiciaires ne se comptent plus... Haïti revit le
spectre des tontons macoutes. Plus présents qu’auparavant, sous Duvalier.
En janvier 1992 déjà, AI demandait une intensification de l’action internatiopnale contre les arrestations arbitraires, la torture et les exécutions extrajudiciaires. L’organisation internationale de défense des droits
de l’homme, qui demandait à l’ONU de se livrer à un examen minutieux de la
situation dans le pays, attestait, quatre mois après la destitution du président légitimement élu, qu’au moins une centaine de personnes avait été
exécutées et que d’autres citoyens étaient abattus lors de rassemblement ou
dans des lieux publics. AI dénonçait en outre l’arrestation d’enfants, de
massacres tous azimuts.
Des propos corroborés à la même époque à Washington par un porte-parole
de la Commission des droits de l’homme de l’OEA: "Le climat de violence et
de peur ne fait que s’accroître dans tout le pays", puis confirmé en janvier dernier par le ministère des Affaires étrangères américain: "Les violations des droits de l’homme se poursuivent comme auparavant... Des douzaines de meurtres politiques ont été commis par des personnes occupant des
fonctions officielles... Les militaires ne sont manifestement pas décidés à
mettre fin à ces pratiques et le pouvoir civil n’a pas de contrôle sur les
militaires". Constat accamblant. Qui n’empêche pourtant nullement le président Clinton de poursuivre - en dépit de ses promesses électorales - sur la
voie de son prédécesseur George Bush: refouler les réfugiés haïtiens en
estimant que la majorité d’entre eux qui fuient leur pays pour la Floride
le font pour des raisons économiques.
Haïti n’a pas de pétrole. Il n’a que des pauvres à faire valoir. Une richesse bien peu côtée aux bourses des pays industrialisés. Cette impression, la Conférence Haïtienne des Religieux l’exprime à sa manière dans une
déclaration publiée en été dernier. Elle ressentait "l’urgent besoin" de
dire "la vérité sur l’inconstitutionnalité du gouvernement provisoire, sur
la répression, les milliers de réfugiés refoulés par les Etats-Unis, la situation économique catastrophique, sur la corruption généralisée des bureaux de l’Etat". "Un véritable climat d’épouvante et de peur s’est abattu
sur le peuple haïtien... De jour comme de nuit, une extrême violence
s’exerce sur lui, surtout dans les quartiers pauvres. On se livre à des actes immoraux: violer des mineurs et même des enfants et des vieillards,
forcer des jeunes garçons à s’unir à leur mère, des pères à leurs propres
filles. Voler, bastonner, arrêter et emprisonner illégalement, piller,
asassiner... tout cela sans crainte ni honte". Des choses qui ne s’inventent pas. Le témoignage de religieux aurait-il moins de valeur que des promesses électorales d’un futur président, fut-il américain?