Politique d’aide au développement (120390)
Lausanne, 12mars(APIC) Roumanie, Pologne, Allemagne de l’Est, Tchécoslovaquie, Hongrie, Bulgarie... Au cours des derniers mois, notre attention a
été polarisée par ces pays. Qui appellent l’Occident au secours, pour revitaliser des économies plus ou moins exsangues. Si la reconquête de leur liberté pour ces peuples est réjouissante, d’aucuns manifestent une inquiétude: l’aide qui se déversera à l’Est sera-t-elle soustraite à celle dont bénéficie le tiers monde? Dans le dernier bulletin d’information romand "Regard", l’Action de carême, par Michel Bavarel, a posé la question à JeanFrançois Giovannini, vice-directeur à la coopération suisse au développement.
Selon ce dernier,"cette inquiétude se manifeste particulièrement en
Afrique. L’Asie est plus indépendante par rapport à l’Europe. Pour des pays
comme l’Inde, le Pakistan ou l’Indonésie, l’aide étrangère constitue un appoint utile. Cependant ils pourraient se tirer d’affaire sans nous. L’Amérique latine attend surtout une solution au problème de la dette. L’Afrique, elle, ne peut pas survivre sans l’aide étrangère. Selon la Banque mondiale, cette aide est déjà insuffisante pour relancer un minimum de développement. Si elle baisse, c’est la catastrophe".
Cette aide risque-t-elle vraiment de baisser? "Combien de temps sera-til possible de maintenir la coopération avec le Sud ? se demande Jean-François Giovannini. Dans certains pays, comme l’Allemagne fédérale, il y aura
une forte concurrence entre les différents destinataires de l’aide. L’on
s’est mis d’accord pour que le soutien à l’Est, même s’il est considéré
comme une contribution au développement, ne soit pas comptabilisé avec celui qui est accordé au Sud".
Au niveau des intentions, relève le vice-directeur à la coopération
suisse au développement, "tout le monde dit qu’il ne faut pas sacrifier
l’aide au tiers monde. On estime au contraire que les besoins du Sud vont
encore croître. Donc d’un côté les gouvernements ont la volonté de poursuivre leur effort, de l’autre ils risquent de se heurter à des contraintes
budgétaires. Cependant, l’on vient de créer une banque de développement
pour l’Est: les Etats fourniront un capital de départ, mais une partie du
financement devrait venir du secteur privé. Cette banque pourrait absorber
des sommes considérables, disponibles à des conditions difficiles à remplir
par le Sud, plus facilement par l’Est. En particulier, les taux d’intérêt
sont des obstacles pour les projets s’étalant sur de longues périodes,
moins pour des projets à court terme. Or des économies comme celles de la
RDA, de la Tchécoslovaquie ou de la Hongrie peuvent repartir relativement
vite. Et, soulignent notamment les Américains, si l’on résoud le problème
de ces pays, à moyen terme nous seront plus nombreux pour aider le Sud".
Les Africains tenus à l’écart
L’attrait pour les pays de l’Est ne va-t-il pas encore plus marginaliser
le tiers monde qu’il ne l’est aujourd’hui? "Même en faisant abstraction des
événements d’Europe de l’Est, l’intérêt pour le Sud a beaucoup diminué, admet Jean-François Giovannini. L’on reste certes attentif au monde musulman,
à cause d’un conflit potentiel entre civilisations , ou à la partie dynamique de l’Asie. Cependant, du point de vue politique ou économique, l’Afrique n’intéresse plus personne. Il y a suffisamment de matières premières et
on ne peut pas faire des affaires en Afrique. On a plus ou moins renoncé à
la voir se développer au cours des prochaines années. Il y a quinze ans, on
parlait d’une unité de destin entre l’Afrique et l’Europe. Aujourd’hui, les
Africains ont l’impression de ne plus compter, d’avoir été mis à l’écart et
d’être tout au plus l’objet d’une sympathie charitable. On a peur de
l’Iran, on n’a pas peur de l’Afrique noire. On n’en a pas besoin non plus".
La Suisse est-elle également tentée de se tourner vers l’Est au détriment du Sud? "En décembre, après un débat nourri, le Conseil national a rejeté une proposition de la commission des finances de réduire de 30 millions de francs le budget de la coopération au développement pour 1990".
Selon le vice-directeur à la coopération, "une telle réaction est encourageante. Nous avons accompli un effort soutenu pour améliorer la qualité et
la quantité de notre aide au Sud. Cet effort est appuyé par le monde politique et je pense que nous avons une large majorité de l’opinion avec
nous".
Cependant, fait-il remarquer, "il y aura sans doute des conflits financiers entre différents objectifs: l’amélioration de l’AVS, l’aide aux pays
de l’Est, l’agriculture suisse... Comme l’on ne peut pas augmenter les impôts, si l’on veut accroître les dépenses d’un côté, cela implique des limitations d’un autre. Pour ma part, j’estime que l’aide à l’Europe de l’Est
pourrait être puisée dans les budgets militaires, car elle fait partie des
dépenses de sécurité. Il faut attendre encore un peu pour voir si la démocratisation de ces pays se poursuit. Mais si tout se passe comme on peut
l’espérer, d’ici deux ou trois ans la menace militaire de l’Est sera beaucoup moins plausible".
Il n’est donc pas impossible que l’aide de la Suisse au tiers monde soit
maintenue? "Je ne la vois pas s’effriter, conclut Jean-François Giovannini.
La question est de savoir si l’on pourra augmenter cette aide autant que ce
serait nécessaire. Je ne suis pas défaitiste. Je crois qu’on se rend compte
aujourd’hui de l’enjeu de nos relations avec le Sud, du fait que la coopération permet d’éviter une tragédie et qu’il faut l’accroître pour progresser de nouveau". (apic/reg/mb/pr)