APIC - Reportage
2000 jeunes chrétiens dans la nuit du Ranft
Quand l’Eglise regarde la jeunesse droit dans les yeux
Josef Bossart, Agence APIC
Flüeli-Ranft/Obwald, 22 décembre 1998 (APIC) Dans les années records, il y a quelques années déjà, plus de 4000 ados et jeunes adultes venus de toute la Suisse se retrouvaient dans cet endroit "qui parle à l’âme". Aujourd’hui, le Ranft attire toujours. Rassemblés à la lueur des torches dans la nuit du quatrième dimanche de l’Avent, ils sont encore plus de 2’000 cette année à participer à la messe en plein air dans ce lieu où autrefois rayonnait "Bruder Klaus", saint Nicolas de Flüe. C’est le nouvel évêque de Coire, Mgr Amédée Grab, qui préside la rencontre placée sous le thème "Face to Face".
Ils sont venus de tous les coins de Suisse alémanique, mais aussi du Tessin et de la Romandie, quelques uns même d’Allemagne, de Belgique et des Pays-Bas. Les plus jeunes ne doivent pas avoir plus de 15 ans, les plus âgés en ont peut-être 20. Des bourgades de Sarnen, Sachseln ou Stans, des groupes de douze marcheurs forment comme les bras invisibles d’une étoile dans la nuit de l’hiver. Les plus endurants ont choisi d’emprunter la route de Frère Nicolas depuis Stans, cinq heures de marche !
Dans la gorge qui descend doucement vers la chapelle du Ranft, à une altitude de 645 m, il fait froid et les pentes sont recouvertes d’une fine couche de neige. Au fond de la vallée, le grondement sourd de la Melchaa. La pluie qui avait laissé de si mauvais souvenirs l’an dernier, heureusement n’est pas au rendez-vous. Mais elle a dû en dissuader plus d’un cette année, pensent les organisateurs de la cuvée 1998. Il vient juste de sonner une heure du matin. A la lueur des flambeaux, les jeunes rassemblés au Flüeli-Ranft entament la dernière étape, très courte, qui les mène dans la descente vers la chapelle. Les caméras de la télévision zooment sur les jeunes visages allègres, pluie de flashes...
La rencontre des jeunes au Ranft, le plus grand rassemblement de jeunes de l’Eglise en Suisse, a lieu tous les ans depuis 23 ans. Cela fait deux ans que les organisations pour les enfants et les jeunes de l’Eglise alémanique "Jungwacht" et "Blauring" en ont pris la responsabilité.
Quand fait-il jour ?
A l’entrée de la chapelle du Ranft, un grand feu brûle depuis le début de la liturgie de la parole qui a débuté peu avant deux heures. Quand la nuit va-t-elle finir et le jour se lever ?, demande Helena Jeppesen-Spuhler, responsable des jeunes des organisations "Jungwacht" et "Blauring" et organisatrice principale de la rencontre. Elle raconte l’histoire de la sagesse, un récit juif, dans laquelle un rabbin répond à cette question: "Quand tu regardes le visage d’un homme et tu y reconnais celui d’un frère ou d’une sœur, alors la nuit est finie, alors se lève le jour". Jésus nous a montré comme il a rencontré chaque homme en tant que frère ou que sœur, et son exemple nous encourage à oser à chaque fois la rencontre, renchérit Susanne Brenner-Büker, responsable du "Blauring", l’organisation des filles.
La "rencontre", c’est le thème essentiel du "Ranfttreffen 98". Il s’agit de susciter le plus grand nombre possible de rencontres "Face to Face", selon l’anglicisme choisi cette année comme leitmotiv. Helena, qui informe la presse sur le coup de minuit, en précise le sens: "Si les hommes se rencontrent ’face à face’, et entrent en relation, il y a la possibilité d’un authentique échange. Les jeunes cherchent la discussion". C’est justement pour cela qu’il est très important que l’Eglise aussi discute avec les jeunes: "L’Eglise devient attractive pour les jeunes là où elle les regarde dans les yeux, elle les prend au sérieux et leur fait de la place".
Que fait au fond un évêque ?
Jamais encore un évêque de Coire n’avait fait le déplacement pour passer la nuit avec les jeunes et voilà que Mgr Grab, président de la Conférence des évêques suisses, apparaît dans la lueur des flambeaux. Une image bénie pour les caméramans de télévision et les photographes de presse. Les jeunes, par contre, sont moins attirés par le pasteur. L’occasion de discuter "face à face avec un évêque" - une possibilité offerte une heure avant minuit par l’un des multiples ateliers organisés sur place - n’est saisie que par une douzaine de participants.
"Que fait au fond un évêque?" Amédée Grab répond volontiers, avec bienveillance: d’après sa propre expérience, l’évêque passe le tiers de son temps en prière et à la messe, un autre tiers en rencontre et contacts divers et le reste ... en séances. Mais il n’échappera pas aux questions les plus délicates: l’Eglise durant ces quarante dernières années a-t-elle tout fait juste quand on voit aujourd’hui le nombre de parents d’adolescents qui ont laissé tomber la foi et l’Eglise ?
Evidemment, l’Eglise doit trouver le chemin "du cœur, de la fantaisie et de la culture des jeunes", sinon elle ne pourrait pas du tout annoncer la Bonne Nouvelle de Jésus Christ, explique l’évêque. "Si j’annonce l’Evangile en chinois à Zurich, cela ne sert à rien!". Mais d’une autre côté, il ne peut s’agir pour l’Eglise d’être tout simplement "adaptée aux jeunes", de créer pour ainsi dire une "nouvelle religion de jeunes" dans le cadre de l’Eglise catholique pour s’attacher les jeunes. "Au-delà d’une conception adaptée aux jeunes de la prière et de la messe, le jeune, comme tout autre chrétien d’ailleurs, doit à nouveau être interpellé pour qu’il suive l’appel de l’Evangile: être du côté de ceux qui ont faim et soif, de ceux qui souffrent". On ne peut accomplir cela que si l’on nourrit sa foi par le sacrement de l’eucharistie, lance encore l’évêque de Coire.
Mer de lumières dans la gorge du Ranft
"Quand quelqu’un rêve tout seul, cela ne reste qu’un rêve. Quand de nombreuses personnes rêvent ensemble, c’est déjà le commencement d’une nouvelle réalité", écrivait un jour l’évêque des pauvres du Brésil, Dom Helder Camara. Ces quelques lignes ont inspiré une chanson devenue célèbre. Et de cette chanson naît alors dans la gorge sombre du Ranft, de bougies en bougies, une mer de lumières. Plus de 2000 points de lumière brillant dans la nuit.
Quelque part, assis sur le pré, Ruth, 18 ans, et sa copine Bea, 15 ans, avec une bougie dans la main. Toutes deux sont venues du canton de Berne; elles sont là pour la première fois. Quelqu’un leur avait suggéré de participer à cette "super expérience". Juste avant que ne commence la célébration liturgique, elle exprime sans réserve sa reconnaissance de pouvoir en être, dans l"ambiance ouverte" offerte par cette nuit de la rencontre. Une nuit qui permet cette réalité étonnante: échanger quelque chose de personnel et de profond, même avec quelqu’un qu’on n’avait jamais rencontré auparavant. (apic/job/be)