"Bras de fer" entre le ministre de la Santé et le cardinal Sin
Manille, 5mai(APIC) Le "bras de fer" engagé entre le cardinal Jaime Sin
et le ministre de la Santé philippin, Juan Flavier, se poursuit à propos de
la politique en matière de prévention du sida et de contrôle des naissances. Le succès croissant de la "bataille du préservatif" du ministre est un
bon indice de l’érosion continue de l’influence de l’Eglise catholique sur
la vie sociale, commente "Eglises d’Asie", l’agence d’information des Missions Etrangères de Paris.
Un mois à peine après la prestation de serment du président Ramos en
1992, le cardinal Sin avait lancé sa première attaque contre le programme
de contrôle des naissances de la nouvelle administration: elle sacrifiait,
estimait-il, la dignité humaine pour freiner la croissance de la population. Le ministre Flavier avait eu un entretien avec le cardinal au mois
d’août 1992 pour discuter de cette question, mais malgré leur accord pour
encourager plus activement les méthodes naturelles de planning familial,
ils étaient restés encore fort éloignés l’un de l’autre.
Le cardinal Sin a continué depuis lors de critiquer le gouvernement. La
conférence des évêques des Philippines a publié il y a deux mois une lettre
pastorale, lue dans les églises du pays. Lettre qui, à la suite du pape
Jean-Paul II, condamne le recours aux préservatifs dans la lutte contre le
sida. Selon le ministre de la Santé, "l’abstinence, puis la fidélité dans
le mariage sont en effet des solutions. Si elles échouent, il faut bien en
venir au préservatif. Nous allons éduquer et informer le public, dit-il,
puis nous laisserons les gens décider. Ce n’est ni à l’Eglise ni à moi de
prendre les décisions".
L’Eglise catholique n’est pas d’accord. Pour elle, l’utilisation des
préservatifs encourage la promiscuité et l’immoralité sexuelle. Elle s’inquiète de voir ces moyens de prévention, encouragés par Flavier, de plus en
plus disponibles au grand jour.
120 millions d’habitants d’ici l’an 2020
La mentalité des catholiques philippins évolue pour bien des raisons. La
population rurale a de plus en plus accès aux médias qui lui permettent de
se décider sur les problèmes pour lesquels elle s’en remettait à l’Eglise
catholique ou à ses dirigeants politiques locaux. Une autre influence est
due aux prêtres militants, nombreux, dont beaucoup se battent pour des
causes progressistes avec des idées qui ne sont pas tout à fait celles du
Vatican. Comme les autres travailleurs ruraux confrontés à l’extrême pauvreté, ils se demandent comment les Philippines qui, il y a à peine trois
ans, ont dû importer du riz, vont nourrir une population promise vraisemblablement à doubler d’ici l’an 2020 jusqu’à atteindre 120 millions d’habitants. Le gouvernement a beau affirmer que la population du pays s’accroît
de près de 2,5 pour cent par an, les experts étrangers pensent que ce taux
est au moins 2,8 pour cent.
En fait, c’est l’ensemble des femmes des Philippines qui s’impliquent
beaucoup plus dans les problèmes qui les concernent, même si les hommes
avec leur amour-propre de mâles trouvent encore humiliant d’utiliser un
préservatif. Selon une récente enquête du gouvernement, pas moins de 2,7
millions de femmes en âge de fécondité, sur 5,8 millions, disent qu’elles
souhaiteraient utiliser un moyen de contrôle des naissances s’il était mis
à leur disposition. Plus silencieux, le soutien des deux Chambres est aussi
ferme. Selon une enquête récente, 90 pour cent de leurs membres se sont déclarés favorables à un programme de planning familial plus vigoureux. Il
devient donc impossible de croire que l’opinion défendue par le ministre
Flavier équivaut à un suicide politique. Nombreux aussi sont ceux qui ont
placé la surpopulation parmi les problèmes majeurs du pays, avec l’énergie
et la corruption.
Déterminer l’étendue du problème
L’extension du sida en Thaïlande effraie Juan Flavier. "Si nous ne faisons rien maintenant, dit-il, nous aurons la même chose ici". Jusqu’à présent, les Philippines ont enregistré 373 séropositifs, 22 cas déclarés de
sida, et déjà 66 décès. Ces chiffres sont faibles par rapport à ceux des
autres pays, mais le ministre soupçonne que le nombre réel des séropositifs
est probablement cent fois plus élevé, soit de l’ordre de 37’000. "Nous ne
voyons que la partie émergée de l’iceberg, dit-il. Il nous faut faire beaucoup de tests sanguins, en particulier dans les provinces". Des projets
sont en voie d’exécution pour créer trente centres dans le pays, destinés à
contrôler cinq groupes sociaux: les individus impliqués dans le commerce du
sexe, les militaires, les travailleurs d’outre-mer sous contrat, les étudiants et les conducteurs de camions. Le contrôle, qui sera fait sur la base du volontariat, revêt pour les responsables de la santé publique une importance capitale s’ils veulent déterminer l’étendue réelle du problème.
Ils se préoccupent spécialement des 2 millions de travailleurs sous contrat
dont 500’000 reviennent chaque année au pays.
Selon les observateurs, il devient évident que beaucoup de Philippins
pensent que l’Eglise catholique a perdu le contact avec notre époque et
qu’ils font de moins en moins attention à ce qu’elle dit sur des problèmes
comme le sida et le contrôle des naissances. L’Eglise, qui parvenait à se
faire entendre sous le régime de Corazon Aquino, s’aperçoit qu’elle n’a
plus la même audience auprès du gouvernement du président Fidel Ramos, appartenant à la communauté protestante. L’élection de celui-ci en 1992 a
marqué pour l’Eglise catholique un net recul, en particulier pour le cardinal Jaime Sin, archevêque de Manille, qui avait publiquement apporté son
soutien à d’autres candidats. Cela ne signifie pas qu’aujourd’hui Ramos ou
Flavier soient engagés dans une guerre à outrance avec la hiérarchie catholique. Ils ont au contraire procédé avec la plus grande prudence. Mais il
est clair qu’au sujet du sida et du contrôle des naissances, le président
ne permettra pas à l’Eglise catholique de lui dicter sa politique, même si
80 pour cent des 63 millions de Philippins sont catholiques. (apic/eda/cb)