Perspective
chrétiens et musulmans autour d’une table
Les conditions éthiques et spirituelles d’un meilleur développement
Bruxelles, 6décembre(APIC) Est-il possible d’établir un vrai contact entre des chefs d’entreprise des deux rives de la Méditerranée ? Oui, répond
l’UNIAPAC (Union internationale chrétienne des dirigeants d’entreprise),
dans un rapport publié au lendemain d’un colloque organisé à Marrakech, au
Maroc, sur les conditions éthiques et spirituelles d’un meilleur développement économique et social. Une trentaine de chefs d’entreprises musulmans
et chrétiens d’Europe occidentale ou des pays du sud de la Méditerranée ont
pris part à la rencontre, dont les chevilles ouvrières étaient Abdelaziz
Alami, PDG de la Banque Commerciale du Maroc, et l’UNIAPAC, que préside Michel Albert, PDG des Assurances Générales de France (AGF).
L’idée d’organiser ce colloque est venue d’une interpellation de Michel
Camdessus, directeur général du Fonds Monétaire International (FMI), lancée
à Prague en 1990, à un moment où l’UNIAPAC s’attachait au sort des pays libérés du communisme. "N’oubliez pas l’islam, n’oubliez pas la Méditerranée!
Attention à la rupture qui risque d’avoir lieu et à la montée des intégrismes et des populismes des deux côtés !" Et d’évoquer la perspective, aujourd’hui vérifiée, de "boat people" africains tentant la traversée.
C’est sans doute la première fois qu’un dialogue a pu s’établir à un tel
niveau, sur le terrain de l’entreprise et du développement examinés à la
lumière comparée des valeurs de l’islam et du christianisme. Du côté musulman, on n’a rien caché de la montée des sentiments anti-occidentaux de populations démunies et, dans maints pays, prises en mains par les intégristes. Très éclairante à cet égard fut l’intervention d’Azizali Mohammed, vice-directeur exécutif du FMI, musulman pakistanais, mêlant critiques et autocritique. Le caractère privé et discret de la rencontre a en effet permis
une expression très libre des participants, selon le voeu des organisateurs.
Un islam ouvert
La vision de l’islam présentée par A. Alami a influencé le dialogue.
Pour le banquier marocain, l’islam n’a rien d’une religion fataliste et
obscurantiste "comme veut le faire croire une sous-culture médiatique". Se
livrant à son propre "Ijtihad" (effort de l’intelligence pour mieux comprendre la loi divine), il tient au contraire l’attitude ouverte de l’islam
vis-à-vis de la Raison et de la Science pour "une des sources essentielles
de son éthique et de ses valeurs spirituelles".
L’islam aspire au bien-être de l’homme, dans le domaine aussi bien temporel que spirituel. Il fait l’éloge du travail et de l’effort, insiste sur
le devoir de justice sociale et de solidarité, devoir qui s’étend aussi aux
non-musulmans. "L’appel à l’exercice de la Raison, conclut A. Alami, est un
appel contre le nihilisme, le fatalisme, l’obscurantisme. Quoi de mieux
pour asseoir le développement sur un véritable humanisme ? La tenue d’un
équilibre constant entre le spirituel et le temporel est le rappel adressé
à tous les hommes du danger qu’il y a à abolir l’humain dans trop de matérialisme ou trop de spiritualisme. L’exhortation à la justice et à la solidarité au-delà de la sphère nationale est aujourd’hui indispensable et même
vitale entre Etats, et singulièrement pour moraliser cette tragi-comédie
que sont devenus les rapports entre Etats du Nord et Etats du Sud."
Que cette expression d’un islam ouvert vienne d’une voix marocaine ne
surprend pas Ali Merad (Algérie), professeur de pensée islamique à la Sorbonne. Et de prendre lui aussi ses distances par rapport à une lecture fondamentaliste du message de l’islam, en rappelant que, "en bonne doctrine
musulmane, et indépendamment de toute autorité et magistère, les références
nécessaires et suffisantes en la matière se ramènent à, d’une part, comme
sources constitutives, le Coran et la Tradition du Prophète; d’autre part,
comme source explicative - ou comme guide de lecture - la tradition des Salaf, les "Devanciers", les "Vertueux Anciens", à savoir les plus éminentes
autorités morales du premier âge de l’islam".
A. Mohammed a évoqué lui aussi, pour le regretter, le gel de l’ordre juridique en islam, lorsque dans les 3e et 4e siècle de l’ère musulmane, la
porte a été fermée à l’"Ijtihad". Cette stagnation de l’interprétation a
conduit, estime-t-il, à une lecture restrictive et erronée du message coranique.
Théologie de la libération
L’islam, explique Ali Merad, énonce une dizaine de principes relatifs à
l’éthique. Par exemple, oeuvrer pour la "commanderie du bien" est pour les
responsables légitimes de la communauté une obligation coranique majeure.
Il s’agit de réduire les inégalités sociales, de tendre vers l’idéal d’une
cité heureuse, capable d’assurer le règne de la paix et de la justice parmi
les hommes. Selon la doctrine réformiste, il s’agit de donner à l’homme les
moyens de sa dignité et de sa liberté, "rejoignant ainsi une certaine idée
de la théologie de la libération qui ne serait pas extravagante, ni marxisante, ni marxisée. Qui fasse de l’homme un être qui ne soit asservi ni politiquement ni économiquement. A ceux qui ont en charge la communauté de
faire en sorte qu’ils créent pour les hommes les conditions du bonheur."
En écho à A. Alami, Simon Webley, directeur de la British-North American
Research Association, à Londres, avoue que "ceux d’entre nous qui sont
chrétiens ont souvent honte de la cupidité et du matérialisme qui caratérisent certaines de nos communautés". Il regrette "l’indifférence manifeste
de beaucoup de gens à l’égard de la foi et des croyances sur lesquelles ces
nations ont été bâties" ainsi que le déclin, dans nos sociétés, de la morale et des normes éthiques dans la vie de tous les jours. Cela dit, S. Webley a aussi voulu témoigner du fait que, "pour réussir dans l’univers économique, à savoir diriger une entreprise rentable qui offre des produits et
services en répondant aux exigences du marché, nous n’avons pas à renier
nos croyances fondamentales en tant que chrétiens ni à nous comporter en
faisant abstraction de toute éthique".
Dieu et César
Aux yeux de A. Mohammed, musulmans et chrétiens doivent vouloir penser
leurs valeurs religieuses comme des directives, des repères pour l’action
humaine, en suivant pourtant des voies relativement différentes, en fonction de certains principes de base de leur foi respective et de diverses
pressions dues à l’époque et aux circonstances.
Pour ce qui regarde l’islam, deux caractéristiques particulières sont,
selon le vice-directeur du FMI, "l’intégration complète de la foi avec la
réalisation de bonnes actions, d’une part, et l’absence de distinction entre les bases spirituelles et matérielles de l’action humaine". Il s’ensuit, par exemple, que le salut ne peut être atteint par la seule foi, ni
par la seule bonne action au service de l’"umma" (la communauté des
croyants), mais par les deux ensemble, qui sont inextricablement liées
l’une à l’autre. Il s’ensuit qu’il n’y a pas d’exigences séparées de Dieu
et de César, car César appartient également à Dieu. L’éthique sociale qui
en découle devient par conséquent un aspect de la foi, et non une simple
stipulation séculière".
Le défi: la cohérence de la foi et de l’action
Les chefs d’entreprise musulmans prêtent une oreille attentive quand ils
entendent leurs interlocuteurs chrétiens dire qu’eux non plus ne se satisfont pas de la situation actuelle, qu’ils oeuvrent pour humaniser les entreprises, promeuvent une économie sociale de marché, récusent une société
purement matérialiste où seuls comptent l’argent et la réussite individuelle. Le défi à relever est le même: celui de la cohérence de la foi et de
l’action.
A cet égard, les témoignages présentés à Marrakech éclairent des situations diverses, qui sont souvent des situations de tension. Ainsi, le témoignage écrit d’un vieux musulman qui a vécu difficilement le passage
d’une activité agricole à une activité bancaire, avec la crainte d’entrer
en conflit avec des interdits du Coran (l’interdiction du prêt à intérêt).
Un jeune banquier, également musulman, ne partage pas cette crainte: la
priorité est de générer le progrès, de créer des emplois et des biens destinés au partage. Car "il ne peut y avoir de solidarité et de partage des
richesses que dans un monde qui se développe", a-t-il observé. Cette manière de voir les choses est d’ailleurs davantage dans l’esprit de la tradition coranique, a-t-il été dit, que de s’en tenir à faire l’aumône.
Du côté chrétien, en écho, on a fait remarquer que l’activité économique
et l’entreprise, conçues comme source de richesse à partager, ne sont devenues que tout récemment un point fort de la doctrine sociale de l’Eglise,
au travers de l’encyclique "Centesimus annus" de Jean Paul II.
En revanche, le manque d’attention portée aux exigences de pratiques
cultuelles que peuvent avoir les personnels d’entreprise expatriés dans un
pays où la religion dominante n’est pas la leur, pose un vrai problème de
conscience. Tel chef d’entreprise employant en France 800 Maghrébins sur un
effectif de 950 salariés confesse que les conditions faites à ces familles
musulmanes sont déficientes à cet égard. De même, des cadres chrétiens envoyés par ce même chef d’entreprise en Arabie Saoudite se voient interdire
toute possibilité de pratique religieuse.
Tensions éthiques entre justice et efficacité
Foi et action ne s’opposent pas, chrétiens et musulmans sont d’accord
sur ce point. Le débat porte sur le "comment" : comment témoigner des valeurs auxquelles on se réfère; comment les faire partager; comment les mettre en pratique dans la vie concrète ? Plusieurs présidents de sociétés européennes ont mis l’accent sur l’importance de ce "comment" et de ses difficultés. Ainsi, par exemple, du rapport avec l’argent.
Le respect des personnes tout autant que le respect des réalités de
l’entreprise: voilà "l’esprit de vérite" qui anime un chef d’entreprise
soucieux de "management participatif". Il n’est pas question de transformer
l’entreprise en une institution chrétienne, il s’agit d’agir en chrétien et
non en tant que chrétien dans la société, pour reprendre la distinction de
Jacques Maritain. "On n’abandonne pas sa foi à la porte de son bureau", dit
l’un. Faut-il la proclamer ? De grands patrons osent dire, même à la télévision, sans que cela nuise à leur affaire: " Je suis patron et chrétien".
Quand on croit à quelque chose et qu’on le dit, on est accepté".
L’éthique dans la vie personnelle ou sociale, cela s’approfondit, cela
s’enseigne. L’Institut Supérieur de l’Entreprise, fondé en 1958 au sein de
l’Université de Navarre, en Espagne, dispense un tel enseignement à des
milliers de cadres. L’accent est mis sur la dignité de l’être humain, sur
sa capacité d’aimer son prochain, sur la responsabilité sociale des managers. En Italie vient de se créer, en lien avec des universités américaines, une école d’éthique. En Allemagne également. En Grand-Bretagne, le CABE (Christian Association of Business Executives) est à l’oeuvre...
Cependant, au niveau de l’éthique, les tensions sont fortes. Justice et
efficacité ne vont pas toujours ensemble. Le Nord vit dans l’abondance, le
Sud dans la pauvreté intolérable. Les phénomènes d’exclusion vont grandissant. La responsabilité des Etats est engagée, comme celle des chefs d’entreprise. C’est le dialogue et la coopération Nord-Sud qu’il faut reprendre. Musulmans et chrétiens présents à Marrakech en sont convaincus. Pour
l’efficacité même du fonctionnement du système capitaliste, pour l’extinction des foyers de paupérisation, pour la protection de l’environnement. Le Nord s’organise dans de grands ensembles régionaux: pourquoi le
Sud ne s’organiserait-il pas lui aussi pour établir une meilleure coopération avec une Europe qui risque de se replier sur elle-même ou de se tourner vers l’Est ? Le Nord doit aider aussi le Sud à élargir ses espaces de
liberté et de démocratie.
Dans les sociétés du Sud, le désir est grand d’initiative, de responsabilité, de liberté, mais dans un contexte très décalé par rapport au Nord.
Une réislamisation se produit, certes, mais il existe aussi une majorité
silencieuse qui poursuit son chemin dans un islam tranquille. Les pays du
Sud méditerranéen pourraient faire plus et mieux par eux-mêmes mais la critique du colonialisme fait partie de la culture arabe. Les voies choisies
par certains pays ont été des erreurs (l’industrialisation algérienne).
Pourquoi les pays arabes des rivages méditerranéens qui ont une langue, une
histoire, une mission, une aspiration communes ne feraient-ils pas preuve
de volontarisme pour marcher ver l’unité, à l’instar de l’Europe ?
Abdelaziz Alami refuse la désespérance face à un Sud qui serait inapte à
se développer et d’un Nord qui serait inapte à aider. Il va falloir reconstruire "en s’appuyant sur des volontés réciproques et sur des valeurs partagées. "Reconstruire sur cet humus profond qu’est notre éthique et que
sont nos valeurs spirituelles. C’est peu, mais c’est assez", conclut le PDG
de la Banque Commerciale du Maroc. (apic/cip/vg/be)