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    Dans un Pérou à la dérive, le phénomène Fujimori bouscule

    Pérou: Rien ne sera plus comme avant

    les habitudes et réveille les vieux démons de l’intolérance

    Pierre Rottet, Agence APIC

    Lima, 11juillet(APIC) Le 28 juillet prochain, jour de la Fête nationale

    du Pérou, le président Alan Garcia, du parti APRA, remettra le pouvoir à

    l’ingénieur agronome d’origine japonaise Alberto Fujimori, suprenant vainqueur de l’écrivain conservateur Mario Vargas Llosa. Après la victoire, le

    10 juin dernier, de ce candidat inconnu un mois encore avant le début du

    scrutin, le Pérou ne sera jamais plus comme avant, marqué qu’il a été par

    une campagne électorale menée dans un climat d’agitation sociale et raciale, mais également, et c’est plus surprenant, dans une atmosphère de confrontation religieuse entre évangéliques et catholiques.

    La surprise constituée par l’élection du "phénomème Fujimori" à la présidence du Pérou est suffisamment monumentale pour que l’on tente d’en expliquer les raisons. Et les sociologues pourraient bien avoir du travail

    pour essayer de comprendre comment cet inconnu, leader du mouvement indépendant "Cambio 90", est parvenu à prendre largement le dessus sur l’écrivain conservateur Vargas Llosa, leader du Front démocratique FREDEMO. C’est

    qu’au Pérou, pays dont la diversité raciale est méconnue, le pouvoir est

    traditionnellement aux mains de la minorité blanche issue de la colonisation.

    Hiérarchie catholique désavouée

    "El Chino", comme on l’appelle familièrement ou souvent par ironie, a

    fait pratiquement le plein des voix exprimées par tout ce que le Pérou

    compte de marginalisés, de pauvres et de minorités, y compris religieuses.

    Et infligé par là-même un camouflet à une partie de la hiérarchie de

    l’Eglise catholique péruvienne, qui n’avait pas ménagé son soutien au FREDEMO et à son chef.

    A l’heure où le nouveau président tente de chercher auprès du Fonds Monétaire International (FMI), de la Banque Mondiale et des investisseurs japonais les appuis financiers nécessaires pour mener à bien le programme de

    son mouvement "Cambio 90", bien des questions se posent au Pérou, et dans

    toute l’Amérique latine, concernant la signification de cette élection. En

    effet, à la veille de la commémoration - contestée notamment par les

    milieux indigénistes - du 500ème anniversaire, en 1992, de la colonisation

    du "Nouveau Monde", le "phénomène Fujimori" met en cause l’autorité de la

    hiérarchie catholique et des partis traditionnels parmi la population.

    Manque d’ouverture oecuménique face à la monté des évangéliques

    Il est devenu évident que le peuple péruvien, qui avait depuis belle lurette cessé de placer sa confiance dans les institutions, leur a cette fois

    tourné le dos. Et si le crédit de l’Eglise catholique dans l’ensemble n’a

    pas été entamé, celui de la hiérarchie en a pris un sérieux coup. Le verdict des urnes est une réponse claire et significative, et souligne une autre évidence : la montée fulgurante du protestantisme, sans parler des sectes fondamentalistes, dans ce bastion catholique qu’est l’Amérique latine.

    La campagne électorale n’a pas échappé à cette nouvelle donne, puisqu’on

    a assisté à une véritable "guerre de religion" entre évangéliques et catholiques, emmenés par l’archevêque de Lima, Mgr Augusto Vargas Alzamora, primat du Pérou. Dans cette "guerre", relatée longuement et quotidiennement

    par la presse nationale, les deux parties ont fait usage de spots télévisés, de tracts, de déclarations plus ou moins bien inspirées, souvent intolérantes, anti-oecuméniques. Des papillons invitant à voter Vargas Llosa

    ont même été distribués à la sortie de certains offices religieux... Et la

    petite phrase de l’archevêque - si les évangéliques arrivent au pouvoir,

    tôt ou tard, le Pérou sera protestant... et il n’y aura plus de messes, de

    processions, de saints... - n’a évidemment pas calmé le jeu. Cet engagement, qui se prétendait "apolitique", a provoqué des divisions au sein même

    de l’Eglise catholique.

    En faisant triompher le candidat de "Cambio 90", le Pérou, fait unique

    en Amérique latine, s’est donné non seulement un président d’origine japonaise, mais un second vice-président évangélique, Carlos Garcia, président

    du Conseil évangélique du Pérou (CONEP). Pour beaucoup, la nouvelle équipe

    symbolise les minorités ethniques, culturelles et religieuses, jusqu’alors

    tenues à l’écart de la vie politique péruvienne. L’appui protestant apporté

    à Fujimori, déterminant selon de nombreux observateurs, a également suscité

    d’autres vocations. Ainsi, près d’un tiers des candidats briguant un poste

    au parlement avouaient appartenir à des communautés évangéliques, les autres - dont l’inénieur Fujimori - se définissant comme catholiques.

    Infatigables, activistes, les évangéliques péruviens - ils sont maintenant près d’un million (5 % de la population), regroupés dans 60 Eglises,

    contre 90 % de catholiques déclarés - se sont transformés pour l’occasion

    en véritables commandos de propagandistes, dont les thèmes "Honnêteté, travail et technologie" ont fait mouche auprès des couches défavorisées. Boudant les techniques publicitaires massives, ces militants n’ont pas hésité

    à faire du porte-à-porte dans les bidonvilles de la capitale, les "pueblos

    jovenes", mais également dans les villages les plus reculés du pays. Le

    FREDEMO, quant à lui, aurait gaspillé entre 40 et 60 millions de dollars

    pour sa propagande : cela a été du plus mauvais effet auprès d’une

    population de plus en plus pauvre.

    Victoire du secteur informel

    L’engagement des évangéliques aux côtés du "Chino" n’explique cependant

    pas tout: la répartition des votes entre le candidat conservateur et le

    candidat indépendant recouvre en effet le clivage social du pays. Le secteur informel d’un côté, composé de centaines de milliers d’ambulants, de

    travailleurs marginalisés, d’"Indios" et de "Cholos" a voté Fujimori, tandis que le secteur groupant la petite et moyenne bourgeoisie et les tenants

    du pouvoir économique a voté Llosa.

    Ce dernier s’était entouré de représentants de puissantes sociétés commerciales et d’industriels. Les petites et moyennes entreprises étaient

    plutôt présentes sur la liste de "Cambio 90". Les électeurs ont clairement

    censuré le programme de réajustement économique néo-libéral draconien préparé par Vargas Llosa, qui prétendait en finir avec une inflation qui a atteint en douze mois les 3’000 %, et n’ont pas fait plus confiance à la gauche traditionnelle.

    L’Eglise a perdu de son influence sur les masses

    Il semble bien que l’engagement de l’Eglise catholique en faveur de Vargasa Llosa soit allé à fin contraire. Un prêtre d’une paroisse pauvre de

    Lima nous résumait en une phrase la division entre catholiques laissée par

    la campagne électorale de ce printemps : "La victoire de Fujimori montre

    que l’Eglise catholique n’a pas d’influence sur le peuple. Mais si Vargas

    Llosa avait gagné, nous perdions les pauvres !"

    La hiérarchie catholique, appuyée par des mouvements tels que la "Légion

    de Marie", le "Mouvement Famille Chrétienne", "Sodalitium", l’"Opus Dei" et

    même l’"Action catholique", aurait voulu faire pencher la balance. "Sodalitium" et l’"Opus Dei" ont financé des spots publicitaires à la télévision

    sur lesquels on pouvait lire : "Le Pérou est un pays catholique". Mais certains groupes évangéliques de tendance anti-catholique et anti-oecuménique,

    n’ont pas non plus hésité à provoquer.

    Tout avait cependant commencé le 22 mai quand Mgr Alzamora a publié une

    lettre pastorale dans laquelle il accusait les évangéliques d’être à l’origine d’une "campagne insidieuse contre la foi catholique". Le primat de

    l’Eglise péruvienne se référait à des tracts anonymes injurieux à l’égard

    de la Vierge et des saints, mais aussi à des slogans blasphématoires peints

    sur les murs de la capitale et demandant des réformes religieuses au niveau

    de la Constitution. Certains affirment que ces slogans visaient avant tout

    à discréditer "Cambio 90". L’archevêque concluait sa lettre par ces mots :

    "Ne nous laissons pas menacer dans notre foi". Nombreux sont ceux qui ont

    pris cette phrase comme un appel à la croisade, puisqu’immédiatement après

    sont apparus tracts et lettres d’organisations laïques et institutionnelles

    catholiques, qui n’ont pas contribué à calmer les esprits.

    Divisions au sein de l’Eglise

    Des observateurs catholiques soulignent que la lettre de Mgr Alzamora

    était inutile, parce que les attaques des évangéliques ne datent pas

    d’hier. Mais elles passaient alors inaperçues, et les relever durant la

    campagne électorale revenait à entrer dans une polémique génératrice de divisions. Ainsi, la lettre pastorale, lue dans les quartiers résidentiels

    favorables à Vargas Llosa, a été généralement ignorée dans les églises des

    quartiers défavorisés et des "pueblos jovenes", où prêtres et religieux se

    sont rangés aux côtés du petit peuple.

    Plusieurs évêques ont même refusé de diffuser la lettre de Mgr Alzamora.

    Ce fut notamment le cas de l’évêque de Puno, Mgr Jesus Mateo Calderon Barrueto, et de Mgr José Antonio Dammert Bellido, évêque de Cajamarca et viceprésident de la Conférence épiscopale. Ce dernier a estimé que la lettre de

    Mgr Alzamora avait été écrite à titre personnel, en ajoutant que certains

    vivent lamentablement dans une époque de croisade et de conquête. Leader

    d’un mouvement catholique laïc, le sénateur Rolando Ames estime que ce qui

    s’est passé avec cette lettre et les divisions qu’elle a entraînées sont

    graves pour l’Eglise et sa hiérarchie. Dans une lettre ouverte, plus de 500

    prêtres, religieuses et religieux, ont exprimé les mêmes inquiétudes. Des

    parlementaires ont même demandé la démission de l’archevêque de Lima.

    Nombreux sont les Péruviens qui n’ont pas non plus compris pourquoi on a

    organisé dans les rues de Lima le 31 mai - comme 5 jours plus tôt à Arequipa, dans le Sud du pays - une grande procession avec images de la Vierge et

    du "Seigneur des miracles", une procession populaire qui se déroule traditionnellement en octobre... ou en cas de catastrophe. Ils n’ont pas plus

    compris pourquoi une certaine partie de la hiérarchie a défendu la candidature d’un homme - Vargas Llosa - qui passe plutôt pour être agnostique. PR

    Encadré

    Les péruano-nippons

    Dernière communauté "étrangère" à s’installer au Pérou, à la fin du XIXème

    siècle, la communauté japonaise compte aujourd’hui moins de 100’000 personnes. Ces descendants d’immigrés pauvres - d’abord "importés" comme travailleurs pour les plantations de cannes à sucre de la côte péruvienne - ont

    gardé une certaine identité culturelle et cultivent aujourd’hui des ambitions économiques. Dans l’entre-deux-guerres déjà, leur réussite économique

    (dans le commerce, les services et même l’agriculture) avait fait des jaloux et provoqué des émeutes. Pas étonnant donc que des arguments racistes

    aient été lancés durant la campagne électorale ! (apic/be)

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