Pérou: Lima vilipende son patrimoine architectural (280388)
Lima, 28mars(APIC/Pierre Rottet) Plus que n’importe quelle autre ville en
Amérique du sud, sans doute, Lima est victime du "modernisme". Ce phénomène
n’aurait rien de particulièrement condamnable, s’il ne s’opérait au détriment du patrimoine architectural du vieux Lima, de vestiges liés à l’époque
coloniale du Pérou, de témoins d’un passé peu à peu remplacés par le béton
et le verre, sacrifiés qu’ils sont au nom d’un néo-urbanisme ou prédominent
la rentabilité et le fonctionnel.
Si de beaux restes, même délabrés, mais combien évocateurs, subsistent
encore aujourd’hui (certains ont été rénovés avec goût), en revanche plusieurs monuments et bâtiments ont disparu. C’est notamment le cas de plusieurs églises et de quelques couvents, pourtant construits pour la plupart
entre le XVe et le XVIIe siècle, ainsi que le révèlent plusieurs études.
La disparition de ces biens historiques et architecturaux n’est pas due
aux séismes pourtant fréquents qui secouèrent Lima voire le Pérou. L’homme
a dicté ce choix. Au cours de ce siècle, en particulier durant ces 30 dernières années, on estime à une quinzaine les églises et les couvents, sur
une soixantaine que comptait Lima, à en avoir fait les frais. De l’avis de
spécialistes, ces monuments pouvaient être considérés comme des exemples
uniques de l’architecture de l’époque coloniale péruvienne.
La majorité de ces églises furent détruites ou mutilées afin de permettre l’édification de bâtiments modernes. On invoqua aussi la relative
nécessité d’urbaniser la vieille ville et ses anciens quartiers. L’agrandissement de rues ou la construction de larges avenues obligent, le pic et
la pelle ont fait le reste. A Lima, les architectes et les urbanistes
vouent un véritable culte au Corbusier. Ils s’en sont inspirés. Mal ? Mais
c’est une autre histoire. D’autant plus que 6 églises au moins furent rasées entre 1910 et 1930.
Parmi celles-ci figure "Notre-Dame des Pauvres", construite entre 1670
et 1746. Selon le professeur Jorge Bernales, on pouvait la considérer comme
un véritable joyau architectural. Là ou elle s’érigeait encore en ce début
de siècle, il ne reste aujourd’hui que le vert de l’herbe d’une partie des
jardins du palais gouvernemental.
L’hôpital de "San Damian de la Confrérie de la Charité", du nom de
l’église construite à l’intérieur de ses murs, fondé en 1559, recevait les
femmes malades. Le Père Cobo, chroniqueur du début du XVIIe siècle, décrit
avec enthousiasme ce temple pourtant démoli en 1920 pour construire une
partie du bâtiment abritant l’actuel Congrès de la République péruvienne.
Même sort pour l’hôpital du Saint-Esprit, fondé en 1573 par le Grec Miguel de Acosta, à l’intérieur duquel s’élevait une splendide église rénovée
au XVIIe siècle. Un des temples considéré comme étant l’orgueil de Lima,
l’église du "Monastère de la Conception", bâtie en 1573, fut en partie
détruite en 1940 afin d’élargir la plus importante avenue qui traverse aujourd’hui le vieux Lima. Le chroniqueur Antonio Vasquez de Espinosa qualifiait de "temple illustre" ce monument. "Ses ornements et ses retables,
écrivait-il, n’avaient rien à envier à ceux des autres sanctuaires dans le
monde". Après 1940, ce qui restait de l’église fut restauré, l’intérieur en
particulier. Mais elle n’a retrouvé ni sa beauté d’alors ni ses retables à
jamais perdus.
Egalement victime de l’urbanisation, l’église de "Santa Rosa", édifiée
au XVIIème siècle sur le terrain de la maison ou vécut la sainte qui lui
donna son nom. L’église est aujourd’hui mutilée. Seule demeure sa partie
inférieure de moindre intérêt, celle plus antique étant perdue en même
temps que disparaissait un véritable témoin de l’art de Lima.
Enfin, autre chef-d’oeuvre dont il ne reste rien, le premier monastère
de Lima, fondé en 1561. D’abord divisés en deux pour permettre le tracé
d’une avenue, le monastère et son église seront sacrifiés en 1920. Sur
l’emplacement : des édifices. Ils entourent l’actuelle place "San Martin".
Si l’anéantissement de ces monuments intervient entre 1910 et 1930,
nombre d’entre eux, une dizaine, subiront un sort identique durant ces dernières années. Un des principaux monastères de Lima, aujourd’hui transformé
en galerie commerciale, en est un triste exemple.
Les architectes et les urbanistes ne sont cependant pas seuls en cause.
Les pouvoirs publics ont une large responsabilité pour avoir accepté que se
modifie ainsi le visage de ce vieux Lima, aujourd’hui chaotique et déshumanisé avec l’apparition d’éléments étrangers à son profil original.
Sans autres buts que ceux d’adapter une ville aux "exigences modernes",
les pouvoirs publics ont donné libre cours aux spéculateurs pour lesquels
la rentabilité vaut bien 400 ans et plus d’histoire. On a détruit et mutilé
de véritables oeuvres d’art, on en a sauvé d’autres sans aucun critère de
conservation. A de rares exceptions près, cette mentalité dicte toujours sa
conception : fuir le passé et ne pas le cultiver, ou feindre de le faire.
Mais n’est-ce pas là une partie du problème péruvien ? (apic/pr/ym)