Pérou: le feu couve entre l’Eglise (090388)
"L’Eglise a enrayé l’action des terroristes"
Puno, 9mars(APIC) L’Eglise catholique à Puno et dans la région située sur
le Haut Plateau péruvien que baigne le lac Titicaca, à la frontière avec la
Bolivie, conjointement avec l’église de Cajamarca, au Nord de Lima, sont
sans doute les diocèses les plus progressites du Pérou. Malgré le fait que
le pays compte le plus grand nombre d’évêques de l’Opus dei du continent,
le Pérou demeure, avec le Brésil, le pays ou l’Eglise des pauvres est la
plus importante en Amérique du Sud. Son action dans les domaines sociaux et
sa présence auprès des populations nécessiteuses, n’empêchent nullement son
rôle pastoral.
L’efficacité des moyens adoptés a apporté à Puno des résultats surprenants au point de faire dire à Mgr Jésus Calderon, évêque de Puno: "Nous
avons enrayé l’action des terroristes". Pourtant, l’appui ouvertement donné
aux communautés rurales, par exemple, et notamment au moment de plusieurs
appropriations de terres par ces dernières, survenues l’an passé, se heurte
à la désapprobation et aux critiques de certains milieux, en particulier du
maire de la ville de Puno, membre de l’Alliance populaire révolutionnaire
américaine (APRA), le parti actuellement au pouvoir au Pérou.
Aujourd’hui, le feu couve entre l’Eglise du haut plateau andin et les
autorités apristes de cette province. L’affrontement est ouvert, surtout
depuis novembre dernier. Le maire, Luis Duenas, avait alors accusé l’Eglise
de protéger le mouvement subversif du Sentier lumineux. L’Eglise réplique
maintenant et soutient que les autorités apristes de la région, avec à leur
tête le maire, entretient une milice para-militaire particulièrement "agissante et dangereuse".
En réalité, le différent qui oppose les autorités de Puno à l’Eglise locale n’est pas nouveau. Il a simplement rebondi en novembre dernier lors
d’un congrès qui réunissait à Cuzco, dans l’ancienne capitale des Incas,
les maires du sud du pays. A cette occasion, Luis Duenas avait déclaré:
"Les églises de la région de Puno préparent les terroristes et convertissent ce département en une véritable poudrière". Il avait même ajouté:
"L’Eglise de Puno soutient le Christ d’une main pendant que l’autre brandit
la faucille et le marteau".
Ces accusations, lancées parmi d’autres, le maire prétendait les étayer
et apporter la preuve nécessaire. Trois mois après, les preuves n’ont toujours pas été présentées. Au contraire, Luis Duenas tente maintenant
d’édulcorer ses propos par une série de déclarations. Mais l’évêque de Puno
ne l’entend pas de cette oreille, pour lui le vase déborde. Il fait savoir
aujourd’hui: "Avec le maire, on ne peut pas discuter. Tout ce qui n’est pas
apriste est ennemi et qualifié de terroriste", dit-il. Or, assure Mgr Calderon, "l’Eglise ne peut demeurer apolitique. Suivant l’exemple du Christ,
nous devons opter en faveur des majorités pauvres et abandonnées. Cela nous
fait obligatoirement poser le pied sur un terrain politique."
"Beaucoup aimeraient voir l’Eglise comme une sorte de Papa Noël distribuant et répartissant des médicaments et de la nourriture", relève encore
Mgr Calderon, "mais surtout qu’elle ne se dédie pas à rendre aux pauvres
leur dignité humaine". "Lorsque le missionnaire, national ou étranger,
cherche les causes de la prostration de notre peuple, du sous-développement, de la situation d’injustice et de misère, alors il devient dangereux
et on l’accuse de faire de la politique", dénonce l’évêque de Puno.
L’an passé, de nombreux observateurs craignaient de voir le département
de Puno devenir un deuxième Ayacucho. Non seulement la présence du Sentier
lumineux était particulièrement forte dans les provinces de Puno, Melagar
et Azangaro, mais encore son action violente laissait supposer une rapide
dégradation de la situation. Depuis six mois cependant, le repli opéré par
la subversion est un fait. Or, note Mgr Calderon, "si le terrorisme n’a pas
avancé à Puno, c’est qu’il a trouvé sur son chemin une Eglise forte".
Mais l’attaque la plus notoire, lancée contre le maire de Puno et les
apristes de la région, vient de l’Abbé Ronald Llerena, actuellement à la
tête de la paroisse d’un village appelé Azangaro, du nom de la province,
proche de Puno, à quelques deux ou trois heures de bus seulement.
L’Abbé Ronald Llerena parle des relations de sa paroisse avec l’APRA,
après douze ans passés à Azangaro et déclare: "Nous avons été la cible de
trois attentats. Le premier remonte à 1985. Tout concorde à penser qu’il
est l’oeuvre de la police ou de secteurs de droite. Pour le deuxième, survenu en août 1986, le chef de la "microrégion Azangaro", Baltazar Ramirez,
apriste, en est sans doute le responsable, à défaut d’en être l’auteur".
Quant au troisième attentat, poursuit le prêtre, "il s’est passé en mai
1987. Et le chef des forces armées de la zone nous a certifié qu’il n’était
pas à mettre sur le compte du Sentier lumineux sinon sur celui des forces
para-militaires de l’APRA".
Pour l’Abbé Ronald Llerena, responsable d’organismes populaires et
président de la Commission des Droits de l’Homme de sa province, en plus de
sa charge pastorale, l’Eglise de Puno a systématiquement dénoncé les violations des Droits de l’Homme, c’est pourquoi "les forces para-militaires et
la police nous vouent une grande haine".
En réalité, chacun s’accorde à penser que la déroute sendériste à Puno
est étroitement liée à l’action des différentes organisations communautaires rurales dans lesquelles s’active particulièrement l’Eglise locale, au
prix d’un travail considérable. (apic/pr/bd)