Pérou: l’éducation même est hors de prix (230491)
Manger, quand c’est possible, avant de s’éduquer
Lima, 23avril(APIC) Aucun discours n’a jamais apporté un morceau de pain
à ceux qui en avaient besoin ni appris à lire à un seul enfant. Au Pérou
comme ailleurs dans le monde, dans les travées de l’ONU, de l’UNESCO ou des
parlements lorsqu’ils existent personne n’est pourtant avare de paroles et
de promesses. Des promesses qui ne font même plus sourire. Et surtout pas
les enfants péruviens confrontés aux réalités sociales de leur pays. Un enfant sur dix - parmi ceux qui avaient la chance d’y aller - ne retournera
pas à l’école cette année. Raisons économiques obligent: les parents ne
sont plus en mesure de payer l’immatriculation dans les collèges privés, ou
même seulement les livres et les cahiers dans les écoles d’Etat gratuites.
Et ce qui est plus grave, selon des statistiques officielles, ce chiffre
pourrait tripler en cours d’année.
"Je travaille de 11 heures du matin à 9 heures du soir", raconte Daniel,
un petit vendeur ambulant de Lima. "Mes parents travaillent mais l’argent
fait défaut. Ils n’ont pas pu me réinscrire à l’école". Daniel a 8 ans. Il
a troqué ses livres d’école contre des bonbons et des chocolats qu’il vend
maintenant au coin de la rue.
"Je gagne 1,5 million d’intis par jour (3,5 francs) en vendant des caramels, témoigne pour sa part Jimmy, 10 ans. Son argent, il le donne à sa mère pour qu’elle achète ses cahiers et ses crayons. Si les pensions scolaires n’augmentent pas d’ici la nouvelle année scolaire, Jimmy entrera peutêtre en cinquième primaire, avec l’argent qu’il aura pu mettre de côté. Ce
cas est loin d’être isolé! Roger, 11 ans, paie ses études et son matériel
scolaire en chargeant des fruits dans un marché. Mais les fruits ne lui
rapporteront bientôt plus assez pour payer sa nouvelle immatriculation.
Comme Daniel, Jimmy ou Roger, ils sont de plus en plus nombreux les enfants péruviens qui se voient dans l’obligation de travailler et d’interrompre leur formation. Pour eux, l’alimentation passe avant l’éducation. Et
lorsqu’on le leur demande, beaucoup affirment par honte qu’ils vont à
l’école. Une affirmation démentie par un sourire gêné et triste.
Désertion massive des cours
En 1990, seul 58,6% de la demande d’éducation scolaire a pu être prise
en compte au Pérou, faute de moyens et de ressources financières. Aujourd’hui, la population non scolarisée s’est accrue dans des proportions
qu’il est encore difficile d’évaluer pour l’ensemble du territoire. On sait
cependant, statistiques officielles à l’appui, que 410 étudiants sur 1’000
en primaire et 365 autres sur 1’000 en secondaire ont déserté en 1991 les
salles de classe. Cette désertion s’observe principalement dans des collèges urbains qui traditionnellement "accueillaient" une surpopulation d’élèves.
Oscar de la Puente, l’actuel ministre de l’Education, reconnaît que le
problème est plus grave que jamais: "Si un enfant n’a pas une alimentation
aussi minime soit-elle pour assister aux cours et s’il ne peut compter sur
une situation économique pour survivre, il est clair que cet enfant se verra dans l’obligation d’aller travailler dans les rues pour aider sa famille".
Un professeur pour une classe vide
La désertion massive des cours a provoqué une pléthore d’instituteurs,
une situation paradoxale pour ce pays qui, il y a peu d’années encore, manquait singulièrement de professeurs. Selon le Centre de recherche et de
promotion éducative, 27’464 professeurs diplômés ont renoncé l’an dernier à
leur charge, fatigués qu’ils étaient de ne pas arriver à gagner plus de 35
millions d’intis (60 dollars) par mois. Il est probable que ce vide sera
largement comblé par l’engagement improvisé de quelque 60’000 "professeurs"
sans titre. Beaucoup parmi eux dictent actuellement leurs cours dans des
classes désertes. Et en dépit des dispositions ministérielles fixant au 15
avril le début de la nouvelle année scolaire, de nombreuses écoles demeurent fermées. L’argent manque. Chez les parents comme dans les écoles pour
effectuer les réparations nécessaires.
"Nous ne recevons aucun appui, ni de l’Etat ni des Bureaux des Services
de l’Education. Pour que nos enfants puissent entrer à l’école, nous nous
sommes vus dans l’obligation de réparer les défectuosités des locaux et de
les payer de notre propre poche, s’insurge Jorge Chumpitaz, un ouvrier qui,
au prix de grands sacrifices, se fait un point d’honneur d’encore payer les
études de ses enfants. "Je devrai dépenser entre 50 et 60 millions d’intis
(100 dollars) pour envoyer mes enfants à l’école", relève pour sa part Julio Calderon. "Les livres coûtent 5 millions chacun, sans compter les
chaussures, les uniformes scolaires et d’autres choses qu’il me faudra
acheter". Julio Calderon gagne 38 milions d’intis par mois (60 dollars).
"Je devrai me trouver un emploi supplémentaire pour payer tout cela", constate-t-il.
Pour les enfants de ce Pérou d’aujourd’hui, forcés qu’ils sont
d’abandonner les classes, l’école, ils se sont convaincus que l’éducation,
a défaut d’être une idée abstraite, ne représente qu’une chimère. (apic/napr)