Election d’un "Congrès constituant" pour "bétonner" le pouvoir de Fujimori?
Les craintes des défenseurs des droits de l’homme
Lima/Berne, 27octobre(APIC/Jacques Berset) Le dimanche 22 novembre sera
une journée décisive pour le Pérou. Ce jour-là, le peuple ira aux urnes
pour élire un "Congrès constituant" de 80 membres chargé d’améliorer certains aspects de la Constitution inadaptés à la nouvelle réalité péruvienne. C’est du moins la version officielle. Les défenseurs des droits de
l’homme craignent plutôt que le président Fujimori - qui bénéficie d’un
soutien populaire encore accru par l’arrestation spectaculaire du chef du
Sentier Lumineux Abimaël Guzman - ne cherche en fait à "bétonner" son pouvoir. La guérilla maoïste a décrété la grève armée: elle attaquera les bureaux de vote qui ne respectent pas ses consignes de boycott.
"Il est nécessaire, selon l’explication officielle, de réformer les
aspects de la Constitution qui ne sont pas en accord avec les nouvelles
réalités du pays... mais beaucoup de personnes craignent que la constituante ne soit pas si souveraine et autonome que ne le prétend le gouvernement
et que l’on assistera même à une fermeture croissante des espaces démocratiques". Du côté des défenseurs des droits de l’homme, note Laura Vargas,
Secrétaire exécutive de la Commission épiscopale d’action sociale (CEAS),
on craint que le président Alberto Fujimori n’en profite pour fortifier son
système, c’est-à-dire gouverner par décrets-lois. Comme il l’a fait depuis
son "coup d’Etat" du 5 avril dernier.
Fujimori prétend certes qu’il va, le 28 juillet 1995, remettre son mandat à un nouveau gouvernement, avec la nouvelle Constitution, mais sa popularité actuelle pourrait le faire changer d’avis, craint Laura Vargas, de
passage en Suisse pour visiter la Commission catholique "Justice et Paix".
Un monde politique complètement discrédité
Le monde politique est complètement discrédité au Pérou; il est symptomatique que deux grands partis historiques - l’Accion popular de l’ancien
président Fernando Belaunde Terry et l’APRA de l’ancien président Alan Garcia - ne se présentent pas aux élections de la constituante le 22 novembre.
De peur d’être largement battus! C’est que le président Fujimori, avec son
"autogolpe", son "coup d’Etat" qui avait pour but de mettre au pas le parlement et le pouvoir judiciaire, contrairement même à ses propres attentes,
a rencontré l’assentiment populaire: "Nous avons besoin d’ordre, de lois
fermes!", lancent des Péruviens pris de panique par le terrorisme du Sentier Lumineux et la profonde crise économique que traverse le pays.
Les décrets-lois de Fujimori, destinés officiellement à contrôler le
terrorisme, déclarent que les chefs "sendéristes" et les responsables des
"commandos d’anéantissement" qui exécutent les gens dans la rue, sont coupables de "trahison à la patrie". Ils sont donc automatiquement passibles
de la cour martiale, avec les limitations de l’habeas corpus que cela comporte. La crainte, déclare le jésuite américain Thomas Garr Mattingly, secrétaire exécutif adjoint de la CEAS, est que la constituante pourrait sacraliser dans la nouvelle Constitution des atteintes à une série de droits
fondamentaux de l’homme. Fujimori se servirait de sa popularité actuelle
pour imposer une série de mesures profondément antidémocratiques".
Pour vaincre le terrorisme, il faut respecter la démocratie
Il est évident qu’aujourd’hui le Pérou vit déjà un recul de la démocratie, note le Père Thomas Garr Mattingly. "Pour vaincre le terrorisme, il
faut certes une solution militaire, nous le reconnaissons, mais il faut
respecter la démocratie et gagner l’appui du peuple".
"Les Péruviens sont fatigués de tout, de toutes les promesses jamais tenues... C’est pour cela que les gens réclament un pouvoir fort, autoritaire. Il y a même des gens qui réclament un ’Pinochet’ pour le Pérou", déplore Laura Vargas, dont le travail de défense des droits de l’homme au sein
de la CEAS ne plaît pas à tout le monde. Défendre les droits de l’homme
dans une situation de violence et de terrorisme extrême, se faire l’avocat
de la défense de la vie dans la perspective de l’Evangile, cela veut dire
défendre les innocents.
Une telle attitude de la CEAS paraît déjà "subversive", "pro-communiste"
aux yeux du pouvoir et des forces de sécurité. "Il est difficile de discuter avec les militaires, car ils ont vite fait de nous rétorquer qu’eux-mêmes portent un uniforme, qu’ils défendent le pays, tandis que les terroristes les abattent lâchement par derrière", reconnaît Laura Vargas.
Qui, sinon l’Eglise, doit parler le langage du respect de la vie ?
"Mais il vaut mieux qu’un coupable échappe plutôt qu’un innocent souffre", lance son collègue jésuite. Il admet cependant que sa vision généreuse ne peut être partagée par tout le monde: "Ici, une action non-violente,
du type de celle de Gandhi en Inde, n’aurait en ce moment aucune chance,
parce qu’il n’y a pas de dialogue, de langage commun, ni même de rationalité commune". Mais qui, sinon l’Eglise, devrait parler le langage de la
non-violence et du respect de la vie, alors que le peuple réclame la peine
de mort ?
Et même l’Eglise, qui n’a pas d’armes et qui défend la vie, n’est plus
épargnée par les terroristes et déjà plusieurs prêtres et religieux sont
tombés sous les balles des "sendéristes". Quand le Sentier Lumineux a commencé en 1980 dans la région d’Ayacucho, il a rencontré l’Eglise la plus
traditionnelle du pays, qui se dédiait d’abord à célébrer la messe. Les
"sendéristes", dogmatiquement, estimaient que cette Eglise, "opium du peuple", allait rapidement mourir de sa belle mort. Par contre, quand la guérilla maoïste s’est étendue dans le Nord et le Sud, il y a quelques années,
elle s’est heurtée à une Eglise engagée, qui travaillait aussi à
l’élaboration d’alternatives sociales en faveur du peuple.
L’Eglise engagée, un obstacle sur le chemin des terroristes
Le Père Thomas sait de quoi il parle: dans son ancienne paroisse, à 2
heures de Huancayo, quand le "Sentier" est arrivé en 1988 et a commencé à
contrôler la région, il a tué toute une série de gens engagés dans la pastorale de l’Eglise et dans des projets de développement, de boisement ou
d’adduction d’eau. Les terroristes ont interdit toutes les organisations,
dont l’Ecole technique. Ils ont aboli même les fêtes patronales des communautés indiennes: c’est ce qui a le plus révolté les Indiens, cela a été le
premier point de résistance contre les "sendéristes".
Soulagement général et joie populaire à l’arrestation d’Abimaël Guzman
Les terroristes détruisent tout ce qui représente une concurrence, tout
ce qui ne correspond pas à leur modèle "anti-impérialiste": ainsi, dans une
communauté, ils ont détruit l’étable communale où la population gardait en
commun ses moutons. "Simplement, a dit l’adolescente qui commandait la colonne de la guérilla, ce n’est pas notre projet". Le problème, avec les
"sendéristes", notent les deux responsables de la CEAS, c’est que nombre de
leurs combattants sont des enfants ou des adolescents, souvent enlevés de
force à leur famille, qui ont subi un véritable "lavage de cerveau".
Il reste qu’un certain nombre de gens de milieux aisés, pour des raisons
idéologiques et des motivations personnelles, se sont joints au combat du
Sentier Lumineux, souvent fascinés par son chef, Abimaël Guzman. L’organisation fonctionnant un peu sur le modèle très hiérarchisée d’une secte autour de son gourou, "le président Gonzalo" est considéré comme un demiDieu: "après cinq milllions d’années d’évolution humaine, on est arrivé
avec lui à la perfection de la pensée humaine", ont déclaré des "convertis".
"On pourrait en rire, si ce n’était si tragique et si son mouvement
n’était pas responsable de 80 % au moins des 25’000 morts" qu’a déjà coûté
cette "guerre sale" depuis une douzaine d’années, affirment Laura Vargas et
Thomas Garr Mattingly. Leur seul espoir est que l’organisation étant si
hiérarchisée et si hermétique au sommet, la chute du numéro un devrait entraîner d’autres arrestations et porter un rude coup à la guérilla la plus
sanglante d’Amérique latine. L’arrestation à l’ouest de Lima, la semaine
dernière, de l’avocate Marta Huatay, la "Camarade Rosa", qui tentait de recomposer la direction centrale du Sentier Lumineux, tend à confirmer leur
analyse. (apic/be)
Encadré
La CEAS, l’aile militante de l’épiscopat péruvien
La CEAS, la Commission épiscopale d’action sociale, est la commission officielle de l’épiscopat péruvien, fondée en 1965, à la fin du Concile Vatican
II. Ses activités se développent dans le secteur "promotion humaine" de la
Conférence épiscopale, à l’instar de la Caritas et de la CONAMCOS, la Commission nationale des moyens de communication sociale, présidée de nombreuses années durant par Mgr Luciano Metzinger, ancien prélat d’Ayaviri, décédé vendredi dernier. Ces trois organismes sont responsables de la pastorale
sociale de l’Eglise du Pérou.
La tâche de la CEAS, note sa secrétaire exécutive Laura Vargas, est
"d’évangéliser le social" et de rendre présente l’Eglise au peuple péruvien
souffrant. Elle agit principalement dans le domaine des droits de l’homme,
du développement et de l’organisation populaire. Aujourd’hui, bien que la
sensibilité sociale de l’épiscopat péruvien ne soit plus si aiguë après la
nomination par le Vatican de plusieurs prélats conservateurs, le travail de
la CEAS s’est cependant beaucoup développé. La Commission travaille directement avec 22 des 42 diocèses que compte l’Eglise du Pérou. Il y a quatre
ans, il y avait seulement 9 bureaux diocésains de pastorale sociale.
Des évêques se convertissent
"Je crois que le phénomène de la violence et de la pauvreté croissante a
fait que de nombreux évêques répètent d’une certaine manière l’expérience
de Mgr Romero, et sont entrés dans un processus de conversion", note Laura
Vargas. Pour elle, cette conversion ne se fait pas à partir de vives discussions sur des thèmes théologiques comme la théologie de la libération,
"ce processus se fait à partir de la situation de violence et de mort dans
laquelle s’enfonce le Pérou". (apic/be)