Pensier: La pastorale des divorcé(e)s remarié(e)s en question (011090)
Pensier, 1eroctobre(APIC/Jacques Berset) "Le problème des divorcés remariés est grave, complexe, parfois injuste", a déclaré l’abbé Marc Donzé en
ouverture de la 6ème rencontre des Conseils de pastorale diocésains et cantonaux qui s’est déroulée les 28 et 29 septembre à la Maison St-Dominique à
Pensier (FR). Une cinquantaine de participants de toute la Suisse avaient
répondu à l’invitation de la Commission de planification pastorale (CPP) de
la Conférence des évêques suisses (CES). Ils ont demandé plus de compréhension dans l’Eglise pour les divorcés remariés et souhaité que le magistère
soit interpellé pour que ces derniers puissent avoir accès aux sacrements.
Ils ont demandé un "assouplissement" du droit canonique dans ce domaine et
que l’on mette davantage l’accent sur la vie réelle et l’aspect humain des
choses.
L’abbé Marc Donzé, professeur de théologie pastorale à l’Université de
Fribourg et membre du Comité de la CPP, a souligné d’emblée la nécessité
d’un dialogue entre peuple de Dieu, prêtres et évêques face à ce problème,
et souhaité que l’on trouve un chemin suffisamment commun dans les différents diocèses pour avoir une identité de vue au niveau helvétique.
Un problème de plus en plus préoccupant
Mgr Otmar Mäder, évêque de St-Gall et le Père Roland-B. Trauffer, secrétaire de la CES, participaient également à cette rencontre consacrée à un
problème considéré comme délicat et sensible, qui préoccupe les évêques et
les agents pastoraux ainsi que les chrétiens dans les paroisses depuis le
Synode 72 déjà. Depuis, ces deux dernières décennies, le nombre des divorcés remariés a sensiblement augmenté également chez les catholiques. C’est
que le nombre des divorces en Suisse ne fait qu’augmenter : en 1981, il y
avait 11’131 divorces; pour 1988, l’Annuaire statistique de la Suisse en
donne 12’731. Un tiers environ des mariages se terminent aujourd’hui par un
divorce. Le nombre des enfants mineurs de couples divorcés se situe annuellement entre 11 et 12’000, avec les conséquences affectives, éducationnelles, sociales et économiques qui s’ensuivent.
Le théologien et psychologue Rolf Buschor, conseiller conjugal à Weinfelden, a fort bien détaillé les conséquences du divorce sur les personnes
impliquées. Et de s’écrier : "Pourquoi sont-elles encore punies dans
l’Eglise, alors qu’elles le sont suffisamment par le destin ?". D’autres
intervenants ont parlé de "cri muet" à propos de cette "soif de l’eucharistie" chez de nombreux divorcés remariés, soif qui ne peut être étanchée,
puisque "leur état et leur condition de vie est en contradiction objective
avec la communion d’amour entre le Christ et l’Eglise telle qu’elle s’exprime et est rendue présente dans l’Eucharistie". (Voir l’Exhortation apostolique "Familiaris consortio" du pape Jean Paul II, No 84). Le théologien
Niklaus Knecht, président de la Commission "Mariage et Famille" de la CES,
a bien évoqué le dilemme de l’agent pastoral face aux divorcés remariés, et
s’est demandé pourquoi l’Eglise a tant de mal face au divorce, alors qu’elle a une si bonne tradition avec les funérailles. Le divorce n’est-il pas
d’une certaine façon un processus de mort, de deuil ?
Des mouvements qui permettent la solidarité
Conseillère conjugale et familiale à Lausanne, Brigitte de Werra a cité
le témoignage d’une mère de trois enfants aujourd’hui divorcée : "La rupture m’a laissée désespérée, complètement déséquilibrée, j’avais l’impression
que jamais je m’en sortirais".
Cette personne rencontre alors la solidarité dans le mouvement "Renaissance", un lieu de rencontre et de partage pour femmes divorcées, né en
1954 en France et "importé" en Valais en 1980. "Renaissance" veut être
l’attention de l’Eglise pour les femmes qui connaissent les difficultés de
la séparation ou du divorce, quelle que soit leur intention pour l’avenir,
comme un remariage par exemple. Un tel groupe est en gestation à Lausanne,
et plusieurs contacts ont été pris du côté de Neuchâtel et de Bienne. Certains participants ont souhaité qu’il existe un pendant pour les hommes divorcés.
Il existe aussi en Suisse la "Fraternité Notre Dame de la Réconciliation", où un engagement plus spécifique est demandé : c’est un appel à vivre radicalement cet état de vie en se consacrant à Dieu. Les 4 premiers engagements ont été reçus par Mgr Schwery, évêque de Sion, en décembre 1987.
"Solitude Myriam" est un mouvement très actif au Canada où il a été fondé
en 1981. Il regroupe des hommes et des femmes, certains vivent en communauté. Il y a aussi une consécration et leur projet de vie va dans le même
sens que celui de la "Fraternité". En France existe encore le groupe "Communion Notre Dame de l’Alliance", qui est mixte et possède le même projet
de vie (fidélité et pardon), mais il n’y a pas de consécration.
Le point de vue des autres Eglises
Cette session a encore permis d’entendre le point de vue d’autres Eglises soeurs, celui des Eglises orthodoxe et réformée. Recteur de la paroisse
orthodoxe française du Patriarcat oecuménique de Chambésy à Genève, et membre des Commissions de dialogue de l’Eglise orthodoxe avec les catholiques
et les protestants, le Père Jean Renetteau a souligné que catholiques et
orthodoxes ont une vision commune : pour les deux Eglises, le mariage est
un sacrement. Mais elles divergent sur le divorce, puisque l’Eglise orthodoxe l’admet et prévoit même un "office des secondes noces".
Avec les protestants, souligne-t-il, il n’y a pas la même notion de sacramentalité du mariage, puisque les réformés réfutent presque la notion de
sacramentalité. Par contre, les deux Eglises, dans la pratique, connaissent
la possibilité du divorce. Mais pour le Père Renetteau, "l’Eglise orthodoxe
n’est pas laxiste, car pour nous, le mariage monogamique a exactement la
même force dans notre théologie que pour l’Eglise catholique". Dans l’office des secondes noces, il y a en effet un aspect pénitentiel : on constate
l’échec du premier mariage. Ce qui n’empêche pas l’Eglise orthodoxe d’en
bénir un second, souligne-t-il, puisqu’existe la possibilité, dans un cas
particulier, de transgresser le droit pour s’occuper de la personne. Elle
se base pour le faire sur la pratique patristique, où la possibilité du remariage et du divorce ont toujours été envisagées. Et de mentionner par
exemple St Grégoire de Nazianze et St Jean Chrysostome. L’Eglise orthodoxe
n’a donc pas les mêmes difficultés pastorales que l’Eglise catholique,
puisque les divorcés remariés restent dans la communion de l’Eglise.
Pasteur à Cordast (FR) depuis 5 ans, Thérèse Wyss a expliqué qu’il n’y a
pas, dans l’Eglise réformée, de position officielle dans ce domaine : chaque Eglise cantonale a sa propre doctrine, plus ou moins sévère. Le mariage
n’est pas considéré comme un sacrement, mais comme la demande de la bénédiction de Dieu pour le chemin commun, comme une confirmation de la décision des époux l’un envers l’autre et une promesse d’amour et de fidélité.
Le divorce est un douloureux processus de deuil, et l’Eglise ne doit pas
laisser les gens seuls. Elle ne doit pas condamner les personnes coupables,
mais les aider à se remettre sur le bon chemin. Quant au remariage, l’Eglise réformée ne fait pas de difficultés. A son avis, on peut reprocher à
l’Eglise évangélique réformée - ou plutôt à certains pasteurs - un manque
d’ordre ou de respect des directives, mais elle préfère ce reproche à celui
de manque d’amour.
Présentant la position catholique du point de vue du droit canonique,
Mgr Jean-Claude Périsset, Official du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg, a rappelé que les divorcés d’un mariage indissoluble qui se remarient concluent un mariage invalide canoniquement, c’est-à-dire quant à sa
reconnaissance ecclésiale. Mais il a souligné qu’il n’y a pas d’excommunication canonique pour les divorcés remariés, contrairement à ce que croient
encore trop de fidèles. Il a rappelé l’existence d’une lettre de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi du 11 avril 1973 adressée à tous les évêques qui "urgeait le respect de la discipline de l’Eglise quant au non-accès aux sacrements des divorcés remariés". Pour Mgr Périsset, se référant à
"Familiaris consortio" il est inopportun du point de vue pastoral de célébrer, sous quelque forme que ce soit, une célébration pour des divorcés remariés, "pour ne pas donner l’impression d’une célébration sacramentelle de
nouvelles noces valides".
Interpeller le magistère
Dans leurs conclusions, toutes empreintes de la volonté de ne pas discriminer les divorcés remariés et de faire primer l’aspect humain sur
l’aspect juridique, les participants ont souhaité plusieurs pistes de réflexion et d’action : une meilleure préparation des jeunes à un mariage responsable et un meilleur accompagnement des personnes mariées; une meilleure information de la communauté ecclésiale sur la situation des divorcés
remariés et de ces derniers sur leur place dans l’Eglise; une meilleure
préparation des prêtres et des agents pastoraux à ce sujet (notamment par
le biais de la formation permanente); une interpellation du magistère pour
permettre l’accès des divorcés remariés aux sacrements ainsi qu’un "assouplissement" du droit canonique; une poursuite de la réflexion théologique
sur le sacrement du mariage. Un groupe de travail mixte de la CPP et de la
Commission "Mariage et Famille" devrait être mis sur pied pour élaborer davantage cette problématique. Le but d’une rencontre comme celle de Pensier
est de permettre aux différents Conseils de pastorale au niveau suisse
d’échanger sur leurs expériences et de faire connaître leurs activités.
(apic/be)