Sévère critique de Mgr Kräutler adressée à Rome "plus soucieuse de
ce qui se passe à l’Est que du massacre d’Indiens en Amérique latine"
Paris, 17octobre(APIC) Mgr Erwin Kräutler, évêque de la prélature de Xingu au Brésil, a émis depuis Paris où il siège actuellement en temps que
membre du jury à la session du Tribunal des Peuples consacrée à l’Amazonie,
un jugement critique contre Rome qui "se soucie davantage de ce qui se passe à l’Est que des massacres d’Indiens en Amérique latine". Invité par le
comité Episcopal France-Amérique Latine (CEFAL), Mgr Kräutler, président de
la Commission indigéniste missionnaire (CIMI) a une fois encore dénoncé le
danger qui pèse sur les Indiens d’Amazonie menacés de génocide, et montré
du doigt le gouvernement brésilien, responsable selon lui de la précarité
du sort des Indiens.
Evêque de Xingu depuis 10 ans, Mgr Kräutler défend vigoureusement la
cause des Indiens menacés dans leur existence et leur identité culturelle
par l’extension des grands domaines agricoles, le creusement de mines et
l’édification de grands barrages.
Mgr Kräutler dénonce en outre le gouvernement brésilien, qui n’applique
pas la Constitution: "Les Indiens occupent des terres très riches et fertiles dont la propriété leur est reconnue par la Constitution. Mais le gouvernement n’a pas la volonté politique de faire passer la Constitution dans
la réalité. On pouvait penser que le nouveau gouvernement du président Fernando Collor de Mello, démocratiquement élu, aurait à coeur de faire appliquer la loi. Mais, affirme l’évêque brésilien, "jusqu’ici, rien n’a changé!"
Interrogé sur le rôle de l’Eglise, l’évêque de Xingu poursuit: ""En raison même de son pouvoir d’interpellation au niveau national et international, l’Eglise doit contribuer à la circulation de l’information. Il ne
s’agit pas de parler au nom des Indiens, mais de leur donner les moyens de
parler eux-mêmes. Il faut également favoriser, au niveau régional et national, la rencontre des populations indiennes entre elles, et des Indiens
avec d’autres groupes, comme par exemple les paysans, qui connaissent des
problèmes similaires".
Cette action menée par l’Eglise, continue l’évêque de Xingu, s’oppose à
des intérêts économiques énormes. A plusieurs reprises, Mgr Kräutler a fait
l’objet de menaces de mort et des campagnes de presse ont été dirigées contre lui. Il fut même victime, voilà trois ans, d’un étrange accident de
voiture dont les circonstances n’ont jamais été élucidées.
A propos de la "division" des évêques au Brésil, partagés face à l’engagement social de l’Eglise et à la théologie de la libération, et à l’action
de Mgr Kräutler en faveur des Indiens, l’évêque brésilien relève que
"l’Eglise au Brésil, en termes de pastorale indigéniste, appuie notre action, mais certains évêques estiment que la première tâche de l’Eglise est
de catéchiser les Indiens. Beaucoup pourtant sont d’avis que la première
chose à faire est de prendre le parti de la vie".
Et comment réagit Rome, où l’évêque de Xingu s’est rendu en juin dernier
pour sa visite "ad limina"? "L’Eglise universelle, fait remarquer Mgr Kräutler, est encore assez peu sensible à ce problème. A Rome, on se soucie davantage de ce qui se passe à l’Est que des massacres d’Indiens en Amérique
latine. Rome est plus préoccupée de voir les déviations de la théologie de
la libération que de savoir pourquoi et comment elle est née et comment elle évolue. Or la théologie de la libération est une théologie qui essaie
d’être biblique en répercutant le cri des opprimés".
Sur la question du 500e anniversaire de l’évangélisation du continent
latino-américain que l’Eglise se prépare à célébrer en 1992, l’évêque de
Xingu est catégorique. Il s’écrie : "Pour l’Eglise, ce sont 500 ans d’évangélisation. Pour les Indiens, ce sont 500 ans de résistance!" Il conclut
par la boutade d’un Indien: "Christophe Colomb voulait découvrir les Indes:
la seule chose qu’il ait découverte, c’est qu’il s’était perdu!" (apic/mjhba)