Paris: Catholiques africains à Paris
Alexis Dembélé, Agence APIC
Paris, 22juin(APIC) Dans la région de l’Ile-de-France vivent 30 à 40 000
catholiques africains. Beaucoup se sentent laissés à eux-mêmes... Mais depuis 1967, la Communauté chrétienne des travailleurs africains (CCTA) combat ce désenchantement et prône une intégration dans les paroisses. Notre
enquête sur les activités, les espoirs et les défis de la foi venue d’ailleurs.
Le XIXe arrondissement de Paris a tout d’un quartier populaire: une
trentaine de nationalités, des asiatiques, des africains. C’est là que se
trouvent aussi les bureaux de la CCTA, contigus à un foyer de travailleurs
immigrés. Le Père Bernard Lepine porte allègrement ses 60 ans, dont plus de
vingt passés au Cameroun. Il est l’un des animateurs de la communauté. "De
fait, explique-t-il, les chrétiens africains sont plus nombreux qu’on ne le
pense. Ils viennent des pays francophones, anciennes colonies françaises et
belges. Ils représentent un continent aux multiples Etats et langues."
Que font-ils, qui sont-ils?
D’abord, les "travailleurs". Ils constituent le groupe de départ dans
les années 1967. Issus du monde rural ou des villes surpeuplées du continent noir, ils sont arrivés en France pour n’offrir que la force de leurs
bras dans les usines et sur les chantiers. Cette couche est démunie. Au
mieux, ceux qui la constituent peuvent compter sur quelques ressources
économisées par privations. Mais aussi sur la solidarité familiale.
Ensuite, le personnel des ambassades, des services et organismes internationaux. Dans cette catégorie, il y a les membres des professions libérales comme les médecins et les avocats. Tous bénéficient d’une situation
plus moins stable et sont assez bien intégrés.
Enfin, la liste serait incomplète sans les réfugiés politiques, économiques et autres clandestins.La crise économique aidant, cette dernière catégorie connaît la précarité, les inquiétudes d’une reconduction à la frontière.
"Ils nous réévangeliseront"
L’équipe animatrice de la CCTA comprend deux prêtres et une religieuse.
Tous anciens missionnaires en Afrique, ils ont été désignés par l’archevêque de Paris, le cardinal Jean-Marie Lustiger. Un Conseil pastoral formé de
huit membres appartenant à sept nationalités se réunit une fois par mois
pour définir les priorités, étudier les propositions de la base, répondre
aux appels. Pour Thomas Kaboré, le président du Conseil, les objectifs de
la communauté sont clairs:"Nous voulons favoriser les rencontres interethniques. C’est un moyen de soutien dans la foi, surtout que beaucoup abandonnent la pratique chrétienne une fois arrivés en France." Les causes des
abandons sont multiples. Il y a entre autres les problèmes d’emploi stable
ou d’un emploi tout court, celui des "papiers". En ce qui concerne les participations aux liturgies, il faut surtout relever que les catholiques
africains ne s’y retrouvent pas toujours. "La première fois que je suis allée à la messe, affirme Agnès Dabiré, du Burkina, c’était plus triste qu’à
un enterrement." L’accueil de la part des paroisses n’est pas toujours chaleureux. Une religieuse du Burundi le regrette: "Je voulais chanter à la
chorale pour participer et offrir mon aide. Les membres ont été pendant
longtemps très réticents. Il faut être patient et persévérant." Les témoignages en disent long sur l’intégration tant souhaitée par la CCTA. Le Père
Lepine et ses coéquipiers ne baissent pas pour autant les bras. Ils informent régulièrement les paroisses. "Ce qu’il faudrait le plus pour notre pastorale, souligne l’ancien missionnaire au Cameroun, ce sont des interprêtres culturels. Nous n’avons pas toujours l’impression que les paroisses
tiennent compte de la personnalité africaine"(voir encadré). Les chorales
congolaise, sénégalaise ou togolaise affiliées à la CCTA se voient pourtant
invitées à animer ici et là des messes. Une notoriété qui dépasse parfois
les bords de la Seine. "C’est pour nous, explique M. Baniakina, un des
chefs de choeurs, une manière de répondre aux besoins spirituels de nos
compatriotes."
Pastorale appropriée
Servir de trait d’union ne paraît pas toujours aisé. Surtout dans une
société gagnée par le chômage, la peur et la hargne de l’étranger. Des paroisses s’efforcent de prouver que l’Evangile n’est pas l’exclusion. Pour
le Père Cayuela, chargé de la pastorale des migrants dans le diocèse de
Saint-Denis, "La présence de frères venus d’ailleurs doit être une chance
d’ouverture dans les paroisses." En tout cas, le service des 130 prêtres,
religieux et religieuses en mission d’étude à Paris constitue un témoignage
souvent fort apprécié. Au point que Danièle Rousselet, membre du Conseil
paroissial de Saint Charles de Monceau dans le XVII arrondissement, prophétise: "Ce sont eux qui vont nous réevangéliser d’ici quelques années si ce
n’est en train de se réaliser"
Des chemins sont donc à poursuivre. Il ne demeure pas moins que beaucoup
d’autres doivent être inventés. Les conférences épiscopales africaines, en
concertation avec les diocèses de France, auront-elles le courage d’affecter des agents pastoraux venus du continent, afin de suivre la diaspora? Un
simple regard sur l’histoire permet de constater que des pays tels la Pologne, l’Italie ou l’Espagne, n’ont pas attendu la fin du XXe siècle pour
prendre en charge les expressions de foi de leurs ressortissants. Et ce,
sans se contenter du ministère éclair de prêtres ou de religieuses en mission d’étude.
Par ailleurs, la présence des catholiques africains et dans une large
mesure des chrétiens étrangers, s’entend comme un défi lancé aux paroisses
d’Ile-de-France. En 1983, les évêques réunis à Lourdes, soulignaient: "Non
seulement l’Eglise doit accueillir sans restriction ceux qui viennent
d’ailleurs, mais elle doit se laisser transformer par cette présence."
S’adressant aux diocèses, les mêmes pasteurs souhaitaient que les travailleurs immigrés catholiques "aient réellement droit de cité dans nos communautés et que les moyens leur soient donnés de prendre de plus en plus de
responsabilités dans la mission de l’Eglise." L’appel n’est pas resté sans
réponse. Depuis quelques années, une fête africaine est organisée le premier dimanche de mai à Notre-Dame de Paris. Cette initiative du cardinal
Lustiger fera-t-elle tache d’huile dans d’autres regions de l’Hexagone? En
effet, déclare l’archevêque, "le problème des immigrés est pour l’Eglise
une expérience et un devoir de catholicité. Rude tâche à vues humaines.
Mais quelle chance pour la mission de l’Eglise et sa vérité."
ENCADRE
Quelques caractéristiques de la culture africaine
La famille
La grande famille est patriarcale. Les ancêtres, les traditions, les enfants, les frères et soeurs du même village y tiennent une grande place.
Les femmes ont un rôle plus ou moins important selon les ethnies. On appartient à un clan avec un dialecte propre. La fête ponctue la vie de la
famille du village.
La palabre
C’est une forme de démocratie. Au niveau d’une société restreinte, elle
permet d’éviter tout conflit. Dans la palabre, tout le monde peut s’exprimer quelque soit son statut social. Le temps passé à s’écouter, à prendre
l’avis des autres, en constituent les règles d’or.
L’argent
Son acquisition et son usage sont récents. Avant, c’est le troc qui était
le plus pratiqué. L’argent est devenu aujourd’hui la source de nombreuses
difficultés à tous les niveaux: santé, scolarisation, prostitution...
Le temps et l’espace
Les africains aiment vivre le temps présent. L’adaptation aux rythmes occidentaux est long et parfois très difficile.
La religion
Ses racines sont anciennes et traditionnelles. Le sens du sacré englobe la
naissance, la vie, la mort...La santé, les ancêtres, les coutumes, l’harmonie avec la nature, les esprits et Dieu sont quelques piliers de cette religion. (apic/ad)