"Le pape ne visitera que les zones riches", selon l’évêque de Conception
Genève, 8mars(APIC) Le Paraguay ne fait pas souvent la une des journaux.
Et pourtant les violations systématiques des Droits de l’Homme dans ce pays
dont connues depuis longtemps. A quelques mois de la visite de Jean Paul II
dans ce pays, au mois de mai prochain, les dénonciations qui viennent
d’être faites, à la Commission des Droits de l’Homme de l’ONU, à Genève,
sont donc tout à fait d’actualité.
La Paraguay est l’un des pays pour lesquels la Commission des Droits de
l’Homme de l’ONU examine les violations, en matière de Droits de l’Homme,
dans ce qu’on appelle la "procédure confidentielle". C’est-à-dire que
l’examen ne se fait qu’en privé donc uniquement par les 43 pays membres de
la Commission.
Malgré toutes les interventions des organisations non-gouvernementales
(ONG) demandant que l’on nomme un rapporteur spécial pour le Paraguay, comme c’est par exemple le cas pour le Chili, la Commission a décidé que
l’examen du Paraguay resterait pendant une année encore, dans la procédure
confidentielle. On y a pourtant formulé "un sévère avertissement avec délai
d’un an pour améliorer la situation en la matière". Faute de quoi l’examen
de la situation au Paraguay se déroulerait en séance plénière.
Le Conseil Oecuménique des Eglises dénonce
Au cours des débats publics, plusieurs ONG ont dénoncé ce qui se passait
dans ce pays. Tel a été le cas du Conseil oecuménique des Eglises (COE)
dont le porte-parole a déclaré que durant l’année 1987, 400 personnes auraient été arrêtées. La plupart des prisonniers politiques et de droit commun - a encore dénoncé le COE - seraient torturés. Un enfant de 13 ans notamment, serait mort de mauvais traitements. Pour la Commission andine des
juristes, la situation au Paraguay "frappe les consciences majoritairement
catholiques du continent latino-américains."
La situation est en effet dramatique. La torture se pratique en règle
permanente. Les opposants politiques et sociaux sont persécutés systématiquement. Les ouvriers, les étudiants, les paysans sont constamment en bute
à la répression. Les manifestations civiles sont réprimées, dispersées, interdites. Le document intitulé "La situation des Droits de l’Homme au Paraguay" publié par le COE au mois de février 1988 note que pendant le seul
mois de novembre 1987, sept manifestations, et notamment une procession religieuse et une réunion à "Radio Caritas" ont été interdites.
Côté économique, la situation n’est guère meilleure, environ 30 0/0 de
la population active est au chômage. Il faut noter que le 60 0/0 de la population du Paraguay est paysanne. Les familles paysannes qui doivent constamment lutter pour leur terre, ont dénoncé les actes de spoliation et de
persécution dont elle ont été les victimes. On note que depuis l’établissement de la dictature du général Alfredo Stroessner, la population argentine
a augmenté de près d’un tiers par l’arrivée massive de paysans paraguayens.
De plus, le pays est affligé d’une corruption à tous les niveaux et la contrebande y est virtuellement légalisée.
La tragédie des disparus
Autre problème terrible, la question des disparus. 54 Paraguayens ont
disparu à Buenos Aires pendant la dictature des généraux. Le comble de
l’horreur cependant se situe dans celle de la disparition d’enfants argentins retrouvés au Paraguay, adoptés par des anciens policiers argentins qui
ont trouvé refuge dans le pays. Toutes les démarches juridiques n’ont
donné, à ce jour, aucun résultat. Parmi ces enfants se retrouveraient deux
jumelles nées en prison, filles du couple Rossetti-Ross, disparu pendant la
dictature, ainsi qu’une petite fille de 12 ans portant le nom de famille
Zafaroni-Islas. Ce sont des enfants sans prénoms, sauf ceux que leur ont
donnés les tortionnaires de leurs parents...
Le voyage du pape manipulé?
Miguel Gonzalez Cassabianca, président du Mouvement Populaire Colorado
(un mouvement issu d’une scission, il y a 28 ans, avec le parti au pouvoir
du général Stroessner) vient de rentrer au Paraguay après un exil de 25
ans. Il a évoqué dans une interview à l’agence APIC les critiques formulées
vis-à-vis de l’organisation du voyage du pape au Paraguay.
Miguel Cassabianca estime que l’on est en train de manipuler le voyage
du pape au Paraguay. Une situation dénoncée notamment par le Conseil permanent de la Conférence épiscopale du Paraguay comme le prouvent les dizaines
de coupures de presse que Miguel Cassabianca a rassemblées. Les critiques
porteraient sur les faits suivants:
- Le voyage du pape prévoit une visite dans la région de "Marechal Estigarribia" une ville militaire ou l’on amènera des Indiens qui vivent à plus
de 50 km afin qu’ils puissent rencontrer Jean Paul II. On aurait ainsi
écarté de l’itinéraire du pape, la ville de Conception, une ville ou la
pauvreté est terrible et qui est tout particulièrement touchée par la crise
économique, une ville pourtant à forte densité paysanne. Raison invoquée:
des mesures techniques nécessaires pour assurer la sécurité du pape. Des
raisons qui, aux dires de la Conférence Episcopale Paraguayenne (CEP) ne
sont pas convaincantes. En réalité, estime la CEP, ainsi que l’a déclaré
Mgr Anibal Maricevich, évêque de Conception: "On veut seulement faire visiter au pape les zones riches du pays et lui cacher les zones pauvres. Il
existe une raison politique que j’ignore.(...) C’est notre style. Voilà un
pays qui vit de mensonge et de mascarades."
-Autre critique importante, celle provoquée par le refus du gouvernement
d’une audience privée avec le pape réclamée par les participants au Dialogue National. Depuis 1985, l’Eglise catholique paraguayenne a lancé un
appel, par l’entremise de la CEP pour un dialogue national. Cela pour que
toutes "les forces vives, y compris les syndicats et les partis politiques"
participent à une mise en commun des réflexions. Un "document final" a été
publié en décembre 1987. Il devrait pouvoir être remis au pape au cours
d’une audience privée. Mais le gouvernement n’a prévu qu’une grande réunion
avec une participation de 3 à 4000 personnes.
Il n’est pas difficile de savoir pourquoi le gouvernement a refusé que
le document soit remis au pape. Le document demande, en effet, le plein
respect de la constitution, la liberté de réunion, la liberté d’expression,
le droit de manifester, le libre exercice des droits syndicaux. Des conditions de base pour parvenir à une "transition démocratique". On y demande
également l’amnistie générale et la liberté pour les prisonniers politiques.
Miguel Cassabianca se rendra dans quelques jours au Parlement européen
pour y faire les mêmes dénonciations sur la dictature du général Stroessner. Il prévoit également de créer une Assemblée parlementaire mondiale de
solidarité avec les militants opposants du Paraguay. (apic/ro/bd)