Odile Montavon, ministre du Jura: les raisons d’un succès
Les élections jurassiennes, dimanche, ont bouleversé le schéma politique
du canton. Les succès d’Odile Montavon, candidate d’un parti qui ne représente guère que le 5% de l’électorat, et de Pierre Kohler, candidat contre
l’avis de son parti, le PDC, pourraient faire réfléchir plus d’un ailleurs
en Suisse. Le langage de la jeunesse d’un côté, celui d’une femme de l’autre, représentante d’un parti de gauche qui a toujours clairement refusé
les alliances et les compromis de couloirs, ont été payants. Ont séduit.
Les partis traditionnels ont de quoi méditer. Odile Montavon, première femme à entrer au gouvernement jurassien, analyse les raisons de son succès.
De la conception qu’elle a de la politique. A peine élue, la future ministre de l’Enseignement et de la Culture se voit déjà confrontée à la revendication des enseignants pour une réadaptation de leurs salaires.
Q.: Le parlement jurassien a siégé hier à Delémont. Une séance que la
députée Montavon abordait pour la première fois dans la peau d’une ministre
élue. A l’ordre du jour: le 5e rapport du gouvernement sur la reconstitution de l’unité du Jura. Or il se trouve que certains commentateurs ont
estimé que l’arrivée au gouvernement de deux candidats pas représentatifs
des grands partis pouvaient être un frein au dialogue prôné par le rapport
Widmer?
O. Montavon: Tous les candidats se sont déclarés en faveur du dialogue.
Le fait d’avoir un représentant socialiste ou radical au gouvernement n’est
pas une garantie de dialogue. J’ai parfois posé la question aux candidats
Flückiger et Stadelmann, pour savoir comment ils justifiaient semblable obligation. Je n’ai jamais eu de réponses convaincantes. Les partis continuent à dire qu’ils sont favorables à la réunification, pourquoi donc leur
faut-il la caution d’un ministre au gouvernement pour dialoguer avec la population du sud du Jura? On a jamais réussi à m’expliquer en fonction de
quoi un radical, par exemple, devait être au gouvernement. Ils sont présents à Berne. Et ce qu’ils ont à dire, ils peuvent le dire là. Par le silence qu’on a opposé à mes questions, voulait-on me dire que la voix de
l’antiséparatisme au gouvernement jurassien n’était autre qu’une caution
apportée au changement?
Q.: A quand remonte la création de Combat socialiste (CS). Quels sont
ses objectifs? Comment se définit-il?
O. Montavon: Il s’est créé il y a près de 14 ans à partir de gens qui
appartenaient à diverses associations habituées à travailler dans le terrain. Des associations tiers mondistes, d’écologistes, de locataires, de
syndicats. En un mot, par des gens sensibles aux problèmes sociaux. On remarque du reste une différence de plus en plus marquée avec le PS au niveau
des options. A CS, on est prêt "à sacrifier" des privilèges d’une classe
moyenne, pour cibler beaucoup plus sur les plus démunis. Nous ne sommes pas
pour une politique d’arrosage. Notre langage est clair. C’est aussi celui
de l’ouverture vers l’extérieur, les relations Nord-Sud. En matière d’allocations familiales, par exemple, nous sommes prêts à entrer en matière sur
une diminution pour les hauts revenus, afin de permettre d’augmenter celles
en faveur des plus démunis. Nos préoccupations touchent un ensemble de citoyens. Même si les milieux que nous défendons sont très peu représentés à
CS.
Q.: 5% de l’électorat, trois députés seulement... et pourtant une ministre. Comment expliquer le phénomène, compte tenu du rapport de forces, des
puissants appareils de partis dont disposaient vos adversaires?
O. Montavon.: C’est enthousiasmant de constater que nous n’avons jamais
mis un bémol à nos idées pour défendre nos options sociales. Nous n’avons
pas non plus essayé de ratisser à gauche ou à droite. Nous n’avons pas davantage essayé de faire des alliances pour tenter de passer à tout prix.
Cette transparence, cette indépendance clairement affichées ont séduit les
électrices et électeurs. Et j’espère bien que ce qui s’est passé dimanche
donnera des idées à d’autres. Des chiffres sur notre campagne? Là aussi les
moyens ont été dérisoires. 3’000 affiches, 3’000 autocollants et des affichettes.... quelques annonces payantes dans la presse... une assemblée publique aux Franches-Montagnes, une autre à Porrentruy, c’est-à-dire là où
CS n’est pas représenté, deux tours à vélo. Tout cela en un mois. Dérisoire
si l’on tient compte des moyens mis en oeuvre par le PS et le PLR, présents
quotidiennement dans les médias, en assemblées publiques de parti. Tout cela pour un coût maximum de 15’000 francs. Mais quel investissement alors de
la part des membres et sympathisants de CS, présents des nuits entières sur
le terrain pour coller des affiches.
Q.: Pour en revenir à la politique, les enseignants jurassiens revendiquent une réadaptation des salaires. Un futur casse-tête dans le climat
économique actuel?
O. Montavon: Durant les débats, question a été posée pour savoir si les
quatre candidats étaient prêts à reconduire en 94 la contribution de solidarité (diminution du salaire des fonctionnaires). Aucun des trois autres
n’a répondu. CS entend garantir des moyens à l’Etat, pour qu’il puisse jouer son rôle social. Tout en sachant que la mesure n’est pas idéale, j’ai
personnellement déclaré, au cas où d’autres économies ne pouvaient être
trouvées ailleurs, être prête à voter en faveur de la reconduction de cette
mesure-là, en précisant vouloir essayer faire passer ce qui avait été refusé une première fois, c’est-à-dire pas du tout de déductions pour les bas
salaires.
Q.: L’écologie? le canton du Jura ne passe pas pour un fer de lance en
la matière... quelle sera votre attitude?
O. Montavon: Je me battrai en tout cas pour que le Jura applique enfin
les lois fédérales au niveau du canton. Un handicap d’être ministre et de
ne disposer que de trois députés pour empoigner les dossiers? Non. Nous les
avons suivis et étudiés jusqu’à présent. Je disposerai à l’avenir d’une administration...
Q.: Vous vous êtes engagée en faveur de la transparence, d’un dialogue
avec les citoyens. Etes-vous prête, au besoin, à rompre l’esprit de collégialité?
O. Montavon: La collégialité? Elle est parfois une solution de facilité
pour certains.... Mais on a toujours dit qu’on n’allait pas la rompre pour
la rompre, sauf pour des sujets importants, comme l’affaire Musey, par
exemple. Si CS avait été au gouvernement à ce moment-là, la collégialité
aurait été rompue. Pour le reste, il est clair que nous allons promouvoir
le dialogue et le contact avec les gens, afin de ne pas se couper de leurs
réalités, de leurs préoccupations. Au bistrot ou ailleurs nous inviterons
périodiquement les gens à venir s’exprimer, sur des sujets globaux les concernant de près.
Q.: Le ministre Kohler, un allié potentiel? Et votre position avec le
parti socialiste, qui vous reproche d’avoir fait échouer l’élection de Stadelmann?
O-Montavon: Pierre Kohler? Oui, tel pourrait être le cas. Quant à dire
que CS est responsable de la perte du siège socialiste... même des membres
de ce parti m’ont déclaré qu’ils ne tenaient aucunement CS pour responsable
de l’échec. Et que seuls les socialistes, par leur campagne aggressive, en
étaient responsables. Les socialistes n’ont pas fait une campagne pour défendre des idées, mais contre quelqu’un. Plutôt que de se battre pour des
idées, ils ont préféré s’accrocher à un siège. La preuve? Le ministre démissionnaire Mertenat, après le premier tour lors des élections il y a deux
ans, le ministre, donc, alors en mauvaise posture, m’avait personnellement
affirmé être prêt à se retirer si j’adhérais au parti socialiste.
Q.: Le troisième tour dans 18 mois... pensez-vous pouvoir résister à
l’assaut des partis évincés dimanche?
O. Montavon: Cette échéance n’est pas importante. Ce qui compte, pour
moi et CS, ce sont les idées à défendre. Notre intention était d’entrer au
gouvernement pour mieux les faire passer. En admettant que je ne puisse en
faire passer aucune, je suis prête à démissionner. Je ne tiens pas à ce
siège à tout prix. Je tiens à mes engagements. (pr)
Propos recueillis par Pierre Rottet
ENCADRE
Présidente pour le Jura du GssA, présidente du groupe Nicaragua créé à
l’époque du jumelage entre Delémont et la Trinidad, au Nicaragua, Odile
Montavon n’a jamais caché ses convictions. Mariée, 43 ans, le nouvelle ministre du Jura est mère de deux enfants de 13 et 15 ans, Thomas et Martin.
Originaire de Montavon, près de Delémont, Odile Montavon a effectué ses
classes primaires et secondaires à Delémont, puis sa maturité à Porrentruy,
avant de poursuivre ses études en Pharmacie aux Universités de Genève et
Bâle. Entrée ensuite dans les chimiques bâloises, pour lesquelles elle travaille cinq ans durant dans la recherche, Odile Montavon s’arrête de travailler à la naissance du premier enfant. Pour ensuite revenir à Delémont
dès la naissance du second, pour y effectuer notamment quelques remplacements dans les pharmacies locales. Et participer à la création de CS et du
groupe Nicaragua. (pr)