G. Ringlet (U.C.L.) renouvelle son "Eloge de la fragilité" Pour une
spiritualité provoquée à l’ouverture par l’actualité =
Louvain-la-Neuve, 29 mars 1996 (CIP)
Six ans après la parution de son "Eloge de la fragilité", Gabriel Ringlet,
prêtre et théologien, professeur de journalisme et vice-recteur à
l’Université Catholique de Louvain, a revisité l’ouvrage pour en proposer
une toute nouvelle édition, revue et augmentée. Les milliers de lettres
reçues ont encouragé l’auteur à poursuivre et à prolonger un chemin
spirituel, dont le livre trace le parcours au fil d’une méditation de
"l’actualité à fleur d’Evangile" (1).
Un docteur pressé de finir ses jours, un prêtre pédophile, un crime de
cadre supérieur, un accident d’airbus, une demande de pardon pour un
bourreau, une tombe aménagée en frigo... Du fait divers au grand événement,
Gabriel Ringlet raconte la fragilité en "mélangeant trois farines: la
Bible, l’actualité et la littérature".
"Si vous voulez réussir dans la vie, n’hésitez pas à montrer vos failles !
Dieu lui-même est fragile, et c’est là sa grandeur." Le message a touché
des milliers de cordes sensibles. Dans l’énorme courrier qúil a reçu au
prieuré de Malèves-Ste-Marie, son "lieu de résistance poétique" au coeur du
Brabant wallon, l’auteur voit confluer quatre courants.
Beaucoup, notamment des personnes âgées, ont écrit pour confier leur
fragilité personnelle, dont elles apprécient l’éloge. "Ce continent gris,
pourrait être un des lieux d’avenir de l’Eglise", note G. Ringlet. Il y
découvre "une force étonnante de contestation et de résistance" : "Ceux qui
ont beaucoup traversé et ont rejeté des formes d’enfermement inacceptable
sont les meilleurs militants d’une Eglise plus ouverte."
D’autres ont voulu témoigner de leur appartenant à une même ligne
spirituelle. "Ils veulent qúon parle de Dieu et des affaires de Dieu
autrement. Ils sont plus en recherche de spiritualité que de piété : deux
mondes difficiles à réconcilier. L’avenir passe aussi par cette voie
contemplative."
Des appels sont aussi venus des poètes et autres artistes de l’imaginaire,
qui s’étonnent que "l’Eglise encourage trop peu la création artistique"
Question d’argent ? Plutôt un état d’esprit, suggère G. Ringlet.
Une grande surprise enfin : plusieurs réactions sont venues de personnes
appartenant à la laïcité. "Manifestement, quelque chose se cherche au-delà
des clivages habituels", se réjouit le vice-recteur de l’U.C.L.
Plusieurs doigts
Lettres, conférences, rencontres ont fourni à G. Ringlet la vérification
qui lui manquait : "Le concept de fragilité est un concept fédérateur. Il
est entendu dans la modernité, en même temps qúil rejoint les Béatitudes."
Mais "un pas de plus est à faire", dit-il en citant le mot "terrible" de
Jean Sullivan : "Les prêtres, dès qúils parlent de Dieu, me font penser à
ces gens qui jouent du piano avec un seul doigt !" Autrement dit : "il faut
apprendre à jouer l’Evangile avec plusieurs doigts", au lieu de confiner le
christianisme dans le registre "pieux", où il n’a "pas d’avenir".
Un double combat
"Il y a une soif de sens, mais le sens ne s’impose pas : il se propose. Dès
le départ, le christianisme s’est refusé à contraindre. Ressuscité de nuit,
le Christ ne révèle sa présence dans l’Evangile que par allusion : ses
apôtres doutent, une femme le confond avec le jardinier, lui-même se mêle
aux pêcheurs sur le rivage... L’Evangile ne peut se donner que par mégarde,
par la bande. Non qúil faille mettre son drapeau en poche. Mais il n’y a
pas de place pour une spiritualité totalitaire."
Pour G. Ringlet, dans une société médiatique qui baigne dans le monde des
représentations, il est vital que la spiritualité se nourrisse de
l’actualité et choisisse le contact avec le téléviseur plutôt que la fuite
du monde. Parce que "la foi se marie avec le doute", il faut "rendre la
fragilité urgente": "comprendre que Dieu apparaît quand il disparaît, qúil
se révèle dans sa disparition". Là est le "combat spirituel" à mener, en
sachant que chacun porte en lui "croyance et incroyance".
Ce combat spirituel se double d’un combat politique : "Dans un monde où les
grandes institutions sont en crise, et particulièrement en crise de
transmission, on voit trop la dureté et la compétitivité présider aux
relations. C’est une voie sans issue. Les jeunes n’acceptent plus que les
problèmes soient posés avec une telle dureté."
C’est pourquoi il est urgent d’imaginer des rencontres qui dépassent les
clivages. Urgent notamment que "chrétiens et laïcs se rencontrent, jusqúau
carrefour de la spiritualité". Non pour rechercher un "syncrétisme fade",
ou "un oecuménisme à la guimauve". Mais pour permettre à chacun de creuser
et d’offrir une "identité ouverte", c’est-à-dire : "l’ouverture comme
identité". Il y a même un défi typiquement européen à relever, dont
l’histoire annonce l’ébauche : non pas édifier une prétendue "Europe
chrétienne", mais réussir ensemble à "conjuguer l’esprit critique et la
conviction".
Trois conditions
Gabriel Ringlet espère, dans les années à venir, pouvoir consacrer du temps
à promouvoir des rencontre entre personnes de convictions et d’horizons
variés. Car il y faudra du temps : "Je ne crois pas aux rencontres
superficielles. Surtout quand il s’agit d’apprendre à puiser à son propre
puits et à boire au puits de l’autre".
Trois conditions semblent indispensables : "D’abord, cesser de se
caricaturer mutuellement. Ensuite, chercher de toutes ses forces la part
d’originalité qui est chez l’autre. Par exemple, faire connaître
objectivement la laïcité dans l’enseignement libre, comme le christianisme
dans l’autre réseau. Enfin, reconnaître vraiment que la vérité est
plurielle et que le paradoxe est la seule manière digne de parler de la
foi. L’Evangile ne supporte pas l’embrigadement."
64 histoires
La nouvelle mouture de l’"Eloge de la fragilité" a été prise en charge par
deux nouveaux éditeurs. Le texte a été entièrement revu, et l’actualité
évoquée a aussi été revisitée. Douze nouveaux chapitres ont été ajoutés,
trois autres ont été supprimés. En finale, l’auteur a préféré l’écriture
spirituelle à la réflexion plus théorique d’hier sur la lecture du fait
divers : il reprendra cette réflexion pour l’étoffer dans un futur ouvrage
collectif sur le journalisme.
Au total, 64 histoires jalonnent le parcours de cet ouvrage. Groupées en
huit étapes, elles tissent l’éloge de la promesse, de la séduction, de la
pénurie, de la démesure, du profit, de la blessure, de la traversée, de la
fragilité... Chaque jour, suggère en finale Gabriel Ringlet, la "grâce de
l’actualité" se donne à lire pour qui voit l’amaryllis près des barbelés.
------------------- (1) Gabriel RINGLET, "Eloge de la fragilité.
L’actualité à fleur d’Evangile", Bruxelles/Paris, ?éd. Racine/Desclée de
Brouwer, 232 pages, 595 FB.