Le cardinal Danneels, devant 600 visiteurs de malades à Namur: "Les malades
sont des oasis de vérité"
Namur, 8 octobre 1995 (CIP)
Comment peut-on être porteur d’une parole d’espérance auprès des malades
que l’on visite ? Faut-il annoncer l’Evangile à temps... et à contre-temps
? La question avait été posée il y a un an au cardinal Danneels.
L’archevêque de Malines-Bruxelles est venu le 7 octobre à Namur pour y
répondre, à l’occasion de la journée interdiocésaine des visiteurs de
malades. Quelque 600 personnes de tous les diocèses francophones
participaient à cette rencontre annuelle.
"La présence des malades devrait être un sujet constant d’étonnement",
souligne le cardinal Danneels pour commencer. "Les malades révèlent notre
finitude, la brisure de notre corps et de notre coeur. Nous ne sommes pas
des dieux, seulement de pauvres humains. Nous vivons dans l’incertitude de
la vie et de la mort, mais habités par un rêve, qui nous pousse à nous
poser des questions. Finalement, pourquoi je vis ? Les malades sont des
oasis de vérité. Ils nous confrontent à notre blessure. Mais on peut en
vivre sans être anéanti. C’est une grande question pour nous-mêmes ; c’est
aussi une question que nous pouvons poser à Dieu."
La compassion contre la rupture
"Les malades, poursuit le cardinal, révèlent aussi un océan de miséricorde
et de charité fraternelle. Ils réveillent l’ouverture à l’autre, l’accueil,
la bonté, l’amour, la compassion. C’est comme si Dieu voulait, à travers
eux, nous exercer à la charité et nous faire (re)découvrir sa bonté et sa
miséricorde. Cette compassion, Dieu l’a manifestée tout spécialement en
Jésus, qui est venu dans le monde pour ceux qui souffrent. Par son
Incarnation et par sa croix, Jésus a créé une Eglise, qúil a voulue comme
lieu de la compassion. Il nous a associés à sa mission : annoncer la Bonne
Nouvelle, guérir les malades, expulser les démons."
Mais comment faire dans le concret ? "D’abord savoir qui est le malade",
répond le cardinal Danneels. Et d’expliquer : "Une maladie a toujours
plusieurs significations. Elle appelle donc plusieurs approches. Le malade
n’est pas seulement un corps à soigner. C’est une personne qui,
fondamentalement, souffre d’une rupture des relations avec tout un
environnement." Rupture avec son corps qui ne répond plus ; avec le monde
extérieur devenu plus étranger ; avec les autres, proches, amis et
connaissances, qui sont moins présents qúon le voudrait ; avec soi-même et
avec le sens qúon donne à sa propre vie ; avec Dieu enfin, à qui l’on peut
crier sa révolte, mais que l’on peut aussi congédier pour un malentendu...
A la grâce de chaque pas
"Comme la maladie, la guérison comporte aussi plusieurs dimensions :
corporelle, psychologique, spirituelle et religieuse", enchaîne
l’archevêque. Ces dimensions, toutefois, ne sont pas à cloisonner : "Dès le
premier pas qúon fait vers un malade, on est déjà dans une approche
spirituelle et religieuse. Et il y a de quoi rendre grâce pour chacun des
pas."
Pour le cardinal Danneels, le premier mal à combattre est "l’isolement du
corps". Visiter un malade sera donc lui être "entièrement présent",
insiste-t-il, en suggérant des attitudes concrètes : "Prendre la peine de
s’asseoir et d’enlever son manteau, même pour une brève visite. Ne pas
avoir peur du corps du malade : le contact corporel a son importance pour
exprimer la chaleur d’une présence."
Que dire au malade ? "La guérison est d’abord affaire de charité", souligne
le cardinal. "Il convient donc de se demander : qúest-ce qui est le plus
charitable ? Dans bien des cas, mieux vaut se taire et écouter avec
empathie, c’est-à-dire avec le souci de rejoindre le malade dans son vécu.
Le silence est déjà parole, et il est d’autant plus précieux qúil est rare
dans notre société. D’ailleurs, le malade apprécie toujours cette marque
naturelle de la charité : le temps qúon lui consacre."
Evangéliser, non conquérir
La visite des malades peut être un lieu d’évangélisation, mais pas à
n’importe quelle condition. "Devant un malade, on est en position de force
ou de supériorité", note l’archevêque. "Donc attention : la parole qúon lui
adresse peut lui faire ressentir l’écrasement ou le jugement ! Mieux vaut
donner la parole que la garder soi-même."
Le cardinal est, certes, convaincu que .Jésus a une parole per- sonnelle
pour chaque malade/. Est-ce nécessairement au visiteur de la dire ? Chaque
geste de charité est déjà évangélisation. En outre, dans l’écoute, le
visiteur doit apprendre à lire entre les lignes : le plus important est
souvent le non-dit. Il y a un art de nommer le non-dit. En tout cas, il est
exclu de profiter de la situation du malade pour faire pression sur lui,
fût-ce pour des motifs religieux. Une parole évangélisatrice ne peut qúêtre
une parole libératrice, jamais une parole accusatrice. Ce peut être aussi
une parole en actes, comme la remise d’un texte spirituel ou d’un objet
religieux. Mais sans visée conquérante : on ne provoque pas la foi de
quelqúun ; on le libère de ce qui l’entrave."
Les malades, observe le cardinal, renvoient donc le visiteur à sa propre
foi, à son amour, à son espérance. "Le visiteur saura trouver les mots et
les gestes qúil faut s’il a le coeur rempli de l’amour du malade. Il saura
annoncer l’Evangile s’il est lui-même en résonance avec l’Evangile." Sa
mission ne se conçoit d’ailleurs que dans la collaboration et la référence
à une équipe : "On n’évangélise pas tout seul, mais en Eglise."
Le cardinal conclut en insistant sur la confiance en Dieu, "l’acteur
principal de la visite des malades", "le maître de l’évangélisation",
"celui qui donne l’Esprit consolateur".
Une pastorale en plein essor
Dans le sillage du concile Vatican II, les équipes des visiteurs de malades
se sont multipliées au cours des trente dernières années. On compte
aujourd’hui 537 équipes rien que pour la Wallonie et pour Bruxelles.
Les équipes sont nées du besoin de coordonner et de dynamiser une action
pastorale spécifique, en misant sur la coresponsabilité entre prêtres et
laïcs. Les membres d’une équipe locale se rencontrent, en général, une fois
par mois. C’est l’occasion d’approfondir tel ou tel aspect de la mission
des visiteurs de malades, d’échanger des expériences ou de les relire à la
lumière de l’Evangile. Chaque équipe devient ainsi un lieu de formation
permanente pour ses membres. Ceux-ci peuvent aussi trouver auprès des
responsables diocésains et interdiocésains des outils ou des suggestions
pour des formations plus spécifiques.
L’association interdiocésaine des Visiteurs de Malades édite une revue
bimestrielle , qui a fêté au printemps dernier son 100e numéro. Un des
prochains numéros sera consacré à la récente journée de Namur : on y
trouvera l’exposé intégral du cardinal Danneels, ainsi que des échos du
panel qui a suivi (1).
------------(1) Visiteurs de Malades, rue de la Charité, 41-43 à 1040 Bruxelles (tél.
02/229.36.62).