Ancien chercheur en intelligence artificielle devenu franciscain, le Père Roberto Pasolini a été nommé prédicateur de la Maison pontificale en novembre 2024. Il va prêcher Noël devant le pape et la Curie. À l’ère du numérique, il partage sa conviction que les hommes restent «libres de demeurer humains ou de devenir semblables à des machines».
«J’aimerais travailler sur le thème de l’attente, qui est typique du temps de l’Avent. L’attente (…) plutôt comme un temps d’intelligence spirituelle et laborieuse», confie le Père Roberto Pasolini à I.Média à l’approche de la période de Noël. Il prêchera devant le pape et les cardinaux, mais "sans trop penser que je parle devant eux". Le prédicateur de la Maison pontificale entend bien ne pas se laisser «conditionner» par sa fonction éminente.
Il évoque notre rapport à l'intelligence artificielle et estime que "nous vivons déjà un peu comme des ordinateurs: nous faisons trop de choses, les unes après les autres, sans jamais être vraiment présents à ce que nous faisons".
Votre parcours vous a conduit à devenir celui qui prêche au pape et à la Curie romaine. Comment vivez-vous aujourd’hui cette responsabilité spirituelle?
Père Roberto Pasolini: Prêcher, déjà, est un grand engagement: d’un côté, le monde attend la parole de Dieu; de l’autre, il y a toujours le risque de la transmettre mal — trop durement ou trop gentiment. Le défi, aujourd’hui, est d’annoncer le mystère de Dieu d’une manière à la fois fidèle et créative, enracinée dans la tradition mais en dialogue avec la sensibilité actuelle. C’est ce que j’essaie de faire, même devant le pape et les cardinaux, sans trop penser que je parle devant eux. J’essaie de rester moi-même; c’est d’ailleurs le conseil que m’a donné le pape François: ne te laisse pas conditionner par la fonction, continue à faire ce pour quoi on t’a choisi.
"Le défi, aujourd’hui, est d’annoncer le mystère de Dieu d’une manière à la fois fidèle et créative."
Souvent, lorsqu’on arrive à un poste important, on change de ton, on perd sa spontanéité. J’essaie au contraire de ne pas tomber dans ce piège, tout en me préparant davantage: je dois rédiger mes textes pour les transmettre ensuite au dicastère pour la Communication, cela demande plus de rigueur. Je lis aussi davantage les écrits du pape et je prends en compte les questions sociales du moment.
À mon avis, l’essentiel pour un prédicateur n’est pas de répéter joliment des informations. D’ailleurs, cela, les intelligences artificielles sauront bientôt le faire: ChatGPT pourra composer de belles homélies! Ce qui importe vraiment, c’est de laisser passer les paroles par son propre cœur, de les dire comme si on se les était d’abord adressées à soi-même et à sa propre sensibilité.
La perspective que l’IA finisse par remplacer la parole humaine n’est-elle pas effrayante?
Je crois que les intelligences artificielles nous feront encore mieux comprendre ce qui constitue la spécificité humaine, ce petit quelque chose que nous seuls pouvons faire – et que souvent nous ne faisons pas. Bien souvent, nous passons nos journées à accomplir une série de tâches qu’un ordinateur pourrait tout aussi bien effectuer, et nous n’y mettons peut-être qu’1 % de véritable humanité – c’est-à-dire nos sentiments, ce que nous ressentons profondément. Je crois que, si nous sommes tous si fatigués, c’est parce que nous vivons déjà un peu comme des ordinateurs: nous faisons trop de choses, les unes après les autres, sans jamais être vraiment présents à ce que nous faisons. Nous agissons parce qu’il faut agir. Le fait que, bientôt, la plupart des choses pourront être faites par un ordinateur nous obligera à nous demander: où choisissons-nous aujourd’hui de mettre notre cœur et notre amour?
"Je crois que, si nous sommes tous si fatigués, c’est parce que nous vivons déjà un peu comme des ordinateurs."
L’intelligence artificielle pourrait encore plus nous écraser si nous n’y prenons pas garde. Mais, si au contraire nous faisons preuve d’un peu d’intelligence spirituelle, nous pourrions nous accorder la liberté de déléguer toute une série de choses qu’un ordinateur peut faire à notre place – et nous donner la liberté de mettre réellement de la sensibilité, de l’amour, un regard tourné vers l’autre dans ce que nous faisons. Je prends un exemple: aujourd’hui, une intelligence artificielle peut rédiger un texte important, et c’est très bien. L’essentiel, c’est que si moi je dois lire ce texte devant des personnes, à ce moment-là je peux le transformer en un acte humain. Je peux regarder les gens dans les yeux, décider où mettre l’accent.
Nous restons donc toujours libres: libres de demeurer humains ou de devenir semblables à des machines. Il faut avoir une 'crainte’ de ce qui est en train d’arriver, mais non pas 'peur’: car la peur, elle, ne nous conduit jamais dans une bonne direction.
Pour vos prédications de l’Avent et du Carême au Vatican, avez-vous la liberté de choisir vos thématiques?
Oui. J’ai récemment rencontré le pape Léon, je lui ai demandé s’il avait des orientations, et il m’a laissé libre de choisir les thèmes. Cela fait justement partie du ministère du prédicateur de la Maison pontificale: être libre de choisir, selon sa propre sensibilité, les sujets qui pourraient être importants pour le pape et les cardinaux. C’est d’ailleurs pour cela que le prédicateur n’appartient pas à la hiérarchie de l’Église: il vient de l’extérieur, un peu comme le troubadour de la cour. Il ne vient pas pour faire rire, mais pour faire réfléchir, en proposant une méditation avant de repartir.
Lors de votre rencontre avec le pape Léon XIV, qu’avez-vous perçu de son approche personnelle et spirituelle?
Ce que j’ai surtout perçu, c’est que c’est un homme qui écoute beaucoup. Il m’a consacré beaucoup de temps; il voulait me connaître. Je crois qu’il est dans une phase d’écoute profonde de l’Église: il ne prend pas de décisions hâtives, il ne fait pas les choses rapidement, parce qu’il veut d’abord écouter vraiment, et cela me semble être un signe de grande intelligence de sa part. D’autant plus qu’il arrive après le pape François, qui a suscité beaucoup d’effervescence dans l’Église: un pape très charismatique, très fort. Il faut maintenant un temps pour que les provocations spirituelles du pontificat précédent se déposent, pour discerner calmement la direction à prendre pour l’avenir. Je pense que le pape Léon veut surtout éviter que les polarisations, présentes dans le monde mais aussi dans l’Église, continuent de déchirer et de rompre le tissu de la communauté chrétienne. Il veut rassembler le peuple chrétien, éviter qu’il y ait toujours deux camps qui doivent nécessairement s’affronter.
"Il faut maintenant un temps pour que les provocations spirituelles du pontificat précédent se déposent."
À votre avis, quels sont aujourd’hui les thèmes ou les urgences à proposer à l’attention de la Curie romaine?
Je crois que la première correspond à l’attention que le pape Léon porte déjà dans son cœur : éviter les divisions internes dans l’Église. L’autre point important, que le pape François avait déjà mis en lumière dans l’encyclique Fratelli tutti, concerne la responsabilité de l’Église de se mettre au service du monde. La tâche de l’Église aujourd’hui est de rester fidèle à elle-même, de conserver son identité, mais sans chercher à tout prix à la faire reconnaître ou à l’imposer. L’Église devrait être moins autoréférentielle, moins préoccupée d’elle-même, et davantage tournée vers le monde. Elle ne doit pas se soucier de défendre ses positions ou ses privilèges, car lorsque le contexte est difficile, il ne faut pas se replier sur soi, mais se préoccuper des autres, comme le ferait un médecin.
Avez-vous déjà prévu le thème de vos prédications pour l’Avent?
J’aimerais travailler sur le thème de l’attente, qui est typique du temps de l’Avent: l’attente non pas comme un temps d’inertie ou d’inaction, plutôt comme un temps d’intelligence spirituelle et laborieuse. Nous vivons une époque de profonde transformation, y compris au niveau ecclésial, et il faudra du temps pour faire émerger le visage de l’Église de demain. Je voudrais donc construire trois méditations qui nous aident à relire l’attente comme un temps d’espérance. Puisque nous achevons le Jubilé, le titre pourrait être quelque chose comme Les gardiens de l’espérance. Après ce temps où nous avons ravivé notre espérance chrétienne, il nous faut maintenant avoir confiance. Il faut savoir attendre, non pas passivement, en espérant que Dieu fasse descendre sa grâce du ciel, mais dans une attente active et confiante.
Si vous deviez prêcher, non pas devant la Curie romaine, mais devant un groupe de jeunes athées, quel serait votre premier mot?
Le premier mot serait peut-être un vœu de paix, mais je ne le dirais pas de manière religieuse. J’essaierais de trouver une expression qui leur transmette la joie de pouvoir les rencontrer et de me tenir devant eux dans une attitude de dialogue. J’ai eu plusieurs expériences de dialogue avec des personnes non croyantes, et pour moi, le plus important n’est jamais de leur donner des réponses à des questions que je suppose qu’elles se posent, mais de chercher à comprendre quelles sont leurs vraies questions, les interrogations profondes qu’elles portent dans leur cœur. (cath.ch/imedia/ak/bh)
Pourriez-vous nous raconter votre chemin de foi et comment vous avez choisi de vous consacrer à Dieu dans la vie religieuse?
Mon histoire est celle d’un homme né dans les années soixante-dix, en Italie, dans un pays catholique, au moins sur le plan culturel. J’ai vécu mon initiation à la foi comme tous les enfants de mon âge. Vers 15-16 ans, cependant, je me suis éloigné de ma paroisse, car je sentais que je ne trouvais pas dans la communauté chrétienne la stimulation et les réponses que mon cœur cherchait à cet âge-là. Je ne suis pas devenu athée, car je crois qu’il faut encore plus de foi pour être athée que pour croire: la position athée est très intellectuelle, très abstraite. J’avais une approche très scientifique de la connaissance – c’était mon parcours d’études: mathématiques, informatique, intelligence artificielle – et je cherchais surtout une explication rationnelle au mystère de la vie. Mais j’aimais aussi beaucoup la musique, les romans, les livres, car je sentais que le sens de la vie ne pouvait pas se réduire à la seule science.
Après plusieurs années d’expérimentations et de recherches dans tous les sens, vers l’âge de 22 ans, il m’est arrivé, dans le métro, de recommencer à lire l’Évangile en allant à l’université. Le quotidien que j’achetais à l’époque offrait en supplément le texte de l’Évangile selon saint Matthieu. Et ainsi, un matin – par hasard ou par providence –, j’ai recommencé à lire l’Évangile. Je traversais alors des souffrances, car la jeunesse ressent intensément la douleur de vivre, et cette lecture a profondément touché mon cœur. AK