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    Interview de José Luis Cabaço

    Mozambique : l’unité nationale à tout prix (121187)

    Fribourg, 12novembre(APIC) José Luis Cabaço, ancien ministre mozambicain

    de l’information et actuel Secrétaire central du FRELIMO pour les Affaires

    extérieures, parcourt en ce moment l’Europe à la tête d’une délégation officielle à la recherche d’appuis politiques et financiers pour son pays qui

    doit faire face à la guerre non déclarée menée contre lui par l’Afrique du

    Sud et ses alliés de la RENAMO, la résistance nationale mozambicaine. Dans

    une interview accordée à l’Agence APIC, José Luis Cabaço, un Mozambicain de

    race blanche, dresse un tableau des relations Eglises-Etat dans le Mozambique socialiste et souligne la volonté de son pays de construire à tout prix

    l’unité nationale dans une situation d’agression militaire et de chaos économique.

    Parler des relations entre l’Etat et les religions, c’est une chose...

    parler des relations entre l’Etat et l’Eglise catholique, c’est autre chose, tient d’emblée à préciser le responsable mozambicain. Il y a au Mozambique 14 millions d’habitants, majoritairement animistes ou musulmans. Les

    chrétiens (catholiques et protestants réunis) représentent environ un tiers

    de la population.

    Une Eglise dans la tourmente

    Pendant la période coloniale portugaise, le catholicisme était la religion officielle du pays et l’Eglise catholique était liée au gouvernement

    et aux colons portugais. Quand nous nous sommes libérés de la domination

    coloniale portugaise, les autres religions, qui étaient brimées du temps ou

    le catholicisme était religion d’Etat, ont été soulagées. Elles obtenaient

    dès lors l’égalité. Mais le mouvement anti-colonial a réagi contre toutes

    les forces qui avaient appuyé la domination étrangère. L’Eglise catholique

    a donc connu elle aussi des moments difficiles à la libération. Le

    gouvernement a rapidement nationalisé l’éducation et la santé, ce qui a

    touché l’Eglise catholique. Elle qui possédait des hôpitaux et des écoles

    nationalisés au même titre que les autres établissements privés. Cela a été

    un facteur de friction supplémentaire entre l’Etat et l’Eglise catholique.

    Normalisation des rapports Eglise-Etat

    Après cette première période délicate, qui doit être analysée dans le

    cadre du sentiment de décolonisation de la société mozambicaine, on a commencé à marcher vers la normalisation des rapports avec l’Eglise catholique. En 1981, le président Samora Machel s’est réuni avec toutes les confessions religieuses du pays. A cette occasion, on a discuté du problème

    des relations entre les Eglises et l’Etat, entre les diverses religions et

    l’Etat et le rôle qu’à notre avis devaient avoir les religions dans la

    construction de la nation mozambicaine. On a lancé un grand appel à l’unité

    du pays et au rôle que pouvaient avoir les religions dans l’éducation de la

    jeunesse.

    N’y a-t-il pas une compétition idéologique entre le pouvoir marxiste et

    les Eglises?

    Oui, cette compétition existe... même entre les différentes Eglises et

    confessions. Il y a différentes conceptions philosophiques. L’Etat mozambicain est un Etat laïc, il ne prend pas position sur les conflits entre les

    différentes confessions religieuses. Il y aussi une compétition au niveau

    de l’éducation, mais ce sont des aspects secondaires. Nous pensons qu’il y

    a tellement d’autres choses à faire dans notre pays. Si on croyait vraiment

    que cette compétition idéologique avait été un aspect fondamental des rapports que l’Etat entretient avec les religions, je suis sûr que le parti

    (FRELIMO) et le gouvernement, en la personne du président Samora Machel,

    n’auraient jamais demandé le concours des Eglises dans l’éducation de la

    jeunesse et dans les secteurs sociaux ou les diverses confessions religieuses interviennent toujours activement.

    Sous cet aspect, il y a donc un certain pragmatisme?

    Mais certainement! La Constitution définit que pour préserver l’unité

    nationale, il faut que la croyance religieuse soit une affaire de conscience individuelle. Nous avons dans notre parti par exemple beaucoup de personnes croyantes. Il n’y a pas de contradiction entre être membre du FRELIMO et avoir une religion. Nous croyons seulement que nous ne devons pas

    faire de la religion un instrument de division de la population dans une

    phase ou la construction de l’unité nationale est la tâche fondamentale de

    toutes les forces sociales et politiques patriotiques du pays.

    C’est vrai que nous n’avons pas rencontré de difficultés avec les religions en tant que telles, mais seulement parfois avec des individus qui ont

    profité de cette disponibilité et cette nonchalance de l’Etat pour des buts

    que nous ne pouvons accepter. Il faut en effet souligner que nous subissons

    en ce moment une guerre d’agression de l’Afrique du Sud dans toute la

    région et qui a pour cible prioritaire le Mozambique. On doit donc mener

    une guerre patriotique et on ne peut accepter qu’à l’intérieur du pays, des

    forces qui mettent en question la souveraineté nationale. Ce sont les seules limitations actuelles à l’activité des différentes confessions dans

    notre pays.

    S’il y a eu de graves conflits il y a dix ans, la situation est normalisée. En avril de cette année, nous avons même eu une lettre pastorale des

    évêques catholiques qui posait des questions à notre avis démontrant un

    manque d’analyse nationale et patriotique des problèmes de notre pays. Mais

    on a accepté la discussion. On a fait de cette lettre pastorale un argument

    de grand débat national et un moment d’enrichissement de la conscience patriotique de la population. La coopération avec les évêques a amené des

    développements aussi très positifs des rapports avec le Vatican. Le président Samora Machel avait rencontré le pape en 1985 et le président actuel

    Joaquin Chissano a déjà eu un entretien en avril cette année. La hiérarchie

    catholique mozambicaine a un rôle actif dans ce rapprochement.

    Dans le cadre de ces développements positifs, le Vatican a même annoncé

    la visite du pape au Mozambique pour septembre ou octobre 1988. Avec

    l’Eglise nous avons le but de faire un front commun pour la construction de

    la nation. Le problème national, c’est un problème central, pas seulement

    parce que nous sommes agressés par l’Afrique du Sud, mais parce que c’est

    un processus d’unité difficile : nous devons créer la nation mozambicaine à

    l’intérieur des frontières héritées de la Conférence de Berlin...

    L’agression militaire

    L’objectif principal de la destabilisation de l’Afrique du Sud est de

    détruire ce processus de formation nationale, par le biais de sa créature,

    la RENAMO. La RENAMO n’utilise pas la religion comme instrument politique

    dans sa lutte à l’intérieur du pays. Ce qui explique pourquoi les bandes

    armées prennent volontiers pour cible les stations missionnaires, les églises, qui sont brûlées au même titre que les écoles ou les hôpitaux. C’est

    pourquoi également de nombreux missionnaires sont enlevés, voire assassinés

    comme les infirmiers ou les professeurs. Il n’y a aucune discrimination

    dans ce sens à l’intérieur du pays.

    L’Afrique du Sud cherche cependant à l’extérieur de faire croire qu’elle

    défend l’Occident chrétien contre le communisme et l’impérialisme soviétique par le biais de ses fantoches de la RENAMO, que l’on appelle dans le

    pays les "bandits armés". On fait croire à l’extérieur qu’ils défendent la

    civilisation chrétienne, mais pourquoi s’attaquent-ils avec tant d’acharnement aux missionnaires, pourquoi massacrent-ils les civils par centaines,

    pourquoi mutilent-ils les instituteurs en leur coupant le nez, les oreilles, les seins des femmes? Ce qui nous surprend, c’est que malgré la nature

    de ce mouvement armé et dirigé par l’Afrique du Sud, il y a encore certains

    secteurs - même à l’intérieur de l’Eglise - qui le soutiennent.

    La base sociale de la RENAMO au Mozambique est très faible. Elle a tenté

    de recruter certains vieux chefs traditionnels qui avaient travaillé pour

    les colons portugais. Les chefs traditionnels qui avaient refusé de collaborer avec les colons n’ont pas rejoint les bandits armés. Les guérilleros

    de la RENAMO sont une quinzaine de milliers, commandés à partir de l’Afrique du Sud. Ils ont un réseau de communication très efficace qui est installé en territoire sud-africain. Ils bénéficient de l’appui des sous-marins, des avions et des hélicoptères de l’armée sud-africaine. Le ravitaillement vient par air (parachutages, pistes clandestines....), par mer, et

    même à travers la frontière terrestre.

    C’est là qu’est la source fondamentale de leur capacité à se maintenir.

    S’ils n’ont pas l’appui de la population, ils ont des moyens techniques

    très importants et très sophistiqués. D’autre part, il ne faut pas oublier

    que le Mozambique est vingt fois plus grand que la Suisse (783’000 km2)

    pour seulement 14 millions d’habitants. Il est difficile de vaincre une

    armée qui se cache dans d’immenses forêts et qui reçoit son ravitaillement

    de l’extérieur. La RENAMO, qui bénéficie de l’aide de conseillers militaires sud-africains, a également des hommes qui s’entraînent dans la base de

    Phalaborwa, dans le nord du Transval, le centre opérationnel de la RENAMO

    depuis 1980.

    Quand ils ont commencé cette opération, ils se sont mis à arrêter les

    travailleurs clandestins mozambicains en Afrique du Sud et à les entraîner

    militairement. Ils ont également kidnappé beaucoup de paysans dans les villages de l’intérieur. C’était un système très scientifique : au moment de

    l’enlèvement de ces jeunes paysans, ils leur faisaient tuer quelqu’un du

    village, pourqu’ils ne puissent plus rentrer à la maison. Au cours des premières opérations, on les obligeait à commettre des assassinats personnellement. Maintenant, ils ont commencé à envoyer au combat des enfants qu’ils

    ont enlevé ces dernières années dans les écoles primaires. Ils avaient huit

    à douze ans. Ils sont maintenant engagés militairement dans les opérations

    de la RENAMO.

    Malgré les accords de N’Komati, le but de l’Afrique du Sud est toujours

    le même : empêcher les pays de la ligne de front de se développer économiquement, et pour cela détruire l’infrastructure des transports pour obliger

    les pays d’Afrique australe à passer par les ports sud-africains pour leur

    commerce extérieur. C’est la raison pour laquelle le Mozambique a reçu

    l’aide militaire de la Tanzanie et du Zimbabwe pour maintenir ouvert le

    "corridor de Beira", le seul port de la région ne dépendant pas de l’Afrique du Sud. (apic/be)

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