Dernier évêque à avoir accueilli le pape François dans son diocèse, le cardinal François Bustillo, évêque d’Ajaccio, salue sa «constance» face à l’épreuve de la maladie. Il souligne, dans un entretien à I.Média, l’importance de cultiver l’espérance, malgré les inquiétudes suscitées par l’actualité.
Camille Dalmas/I.Média
L’actualité ne semble pas propice à l’espérance: les tensions internationales entourant les taxes mises en place par Donald Trump, le prolongement des guerres en Ukraine et en Terre sainte, l’inaction sur le plan écologique… Qu’est-ce qui peut aider à ne pas désespérer?
Card. François Bustillo: Vous avez raison: notre société est en panne d’espérance et produit en excès de la peur, de la crainte pour l’avenir. Dans un panorama aussi sombre, il est essentiel de continuer à croire et à espérer – non pas pour vivre dans l’illusion, mais parce que, comme le dit le prologue de l’Évangile selon saint Jean, «la lumière brille dans les ténèbres». Un chrétien ne peut pas céder au désespoir.
Il y a trois mois, j’ai échangé avec des jeunes lors d’un déplacement en Normandie, et ce qui m’a frappé, c’est leur inquiétude vis-à-vis de l’avenir. Ma génération étudiait, se formait, voulait changer le monde, elle était pleine de rêves et d’idées. Aujourd’hui, beaucoup de jeunes ont peur. L’actualité géopolitique, la crise économique, l’urgence écologique, mais aussi un certain vide de valeurs, les amènent à se demander: «Où va-t-on?»
"Aujourd’hui, beaucoup de jeunes ont peur."
Plus le monde est inquiet – comme il l’est aujourd’hui –, plus le chrétien doit puiser dans sa foi, se souvenir qu’il est fils de la résurrection, surtout à l’approche de Pâques. La mort n’a pas le dernier mot: le Vendredi saint, Jésus traverse la mort, mais il ne demeure pas dans la mort – il ressuscite. C’est pourquoi un chrétien doit toujours vivre dans l’espérance.
Durant cette Semaine sainte, les regards se tournent vers Rome, en raison de l’état de santé du pape François, hospitalisé pendant près de 40 jours et désormais tenu à une longue période de repos. Avez-vous eu des contacts avec lui ou avec son entourage? Comment percevez-vous cette épreuve qu’il traverse?
Je n’ai pas eu de contact avec lui. Il est important de respecter la réalité organique d’une personne malade, âgée et fatiguée. La papauté est une fonction, mais on oublie trop souvent l’homme. Chacun de nous est un corps, limité dans l’espace et dans le temps: nous ne sommes ni des machines, ni des surhommes.
Ce qui me touche particulièrement chez le pape François, c’est la manière dont il vit ce temps d’épreuve, sans pouvoir se donner à 100 %, avec beaucoup d’humilité. Il reste là, il continue, avec constance et persévérance. Je comprends que certains puissent être frustrés de ne pas le voir ou l’entendre davantage, notamment en cette période de Jubilé et à l’approche de la Semaine sainte. Mais malgré sa maladie, l’Église continue son chemin, dans les diocèses comme à Rome. Il faut continuer à porter dans nos prières ce pasteur fragilisé, en espérant, comme on le ferait pour un membre de notre famille, qu’il retrouve la santé et l’autonomie.
"Ce qui me touche particulièrement chez le pape François, c’est la manière dont il vit ce temps d’épreuve."
Ces dernières années, le pape s’est distingué par son sens de la proximité, par son goût pour le contact humain, mais la maladie l’oblige aujourd’hui à se mettre en retrait. Comment voyez-vous la suite de son pontificat?
C’est une situation que vivent toutes les personnes qui ont des responsabilités et qui tombent malades, qu’elles soient papes, évêques, prêtres ou autres. Le pape vit désormais une période plus calme. Mais quelle vie il a menée ces dernières années! Je l’ai vu en décembre, lors de sa venue en Corse: il n’a pas cessé de recevoir, de rencontrer, de dialoguer. Il a tout donné, jusqu’à l’épuisement. Aujourd’hui, il est normal que sa gouvernance s’adapte à ses capacités et à sa disponibilité.
Il est vrai que le propre du pape François, c’est sa proximité avec les gens. Je suis certain qu’il souffre de ne pas pouvoir être disponible pour les autres, et qu’il le vit comme un sacrifice pour le bien de l’Église.
Doit-on voir dans son choix de continuer à honorer sa mission malgré son grand âge et sa souffrance un témoignage d’une autre façon de penser le pouvoir?
Tout à fait. Dans nos sociétés occidentales, l’efficacité et la performance sont érigées en valeurs suprêmes, et on a tendance à écarter ceux qui sont fragiles, âgés, malades, car jugés non performants. Le pape, lui, offre un contre-exemple: il poursuit sa mission sans dissimuler sa vulnérabilité. Dans notre société, dès qu’on a une difficulté, on démissionne ; lui, il continue. C’est un témoignage fort, une leçon d’espérance pour notre temps si éprouvé.
Lors de la veillée pascale, plus de 10’000 catéchumènes et 7’400 adolescents seront baptisés en France, ce qui confirme la dynamique des années précédentes. Comment analysez-vous ce phénomène?
Notre société est très matérialiste, et, comme nous l’avons dit précédemment, elle est marquée par un certain désespoir. Le monde politique, la sphère économique, l’état de la planète, la violence de nos sociétés, tout cela nous inquiète. Face à cela, il y a une quête de repères et de valeurs spirituelles. Alors qu’on tend à être obnubilés par le «faire», l’«avoir» ou le «savoir», aujourd’hui on se rend compte qu’il est nécessaire de soigner l’«être». Et nous chrétiens, nous offrons une stabilité et une force intérieure qui ressort tout particulièrement dans une société tiraillée par ses angoisses.
"Aujourd’hui on se rend compte qu’il est nécessaire de soigner l’ 'être'".
C’est pour cela que beaucoup de jeunes qui ont grandi dans des contextes parfois éloignés, indifférents et même parfois hostiles à l’Église y reviennent de nos jours. En Corse, nous allons avoir 225 baptêmes d’adultes dans la nuit de Pâques: c’est vraiment beaucoup pour notre île (qui compte moins de 350’000 habitants, ndlr)! On a aussi vu beaucoup de jeunes lors du mercredi des Cendres. Et c’est un signe que l’on retrouve un peu partout en France. Les jeunes se rappellent que leur grand-mère et leur grand-père avaient l’habitude de dire le chapelet, d’aller à la messe tous les dimanches, et ils se posent des questions. Ils vivent dans le flou sur le plan spirituel et viennent trouver chez nous une identité.
C’est un chemin qui leur est propre: ce ne sont pas nos services de communication qu’il faut créditer de ces conversions. Nous ne faisons pas d’opération de séduction. Les choses fonctionnent différemment: les jeunes arrivent d’eux-mêmes aujourd’hui, souvent après avoir vu des vidéos sur TikTok par exemple, et cela les motive à venir suivre la messe, vivre le temps du Carême, préparer la fête de Pâques.
Nous vivons une nouvelle étape missionnaire. Les jeunes se réveillent, et ils nous réveillent aussi. À nous de leur transmettre le meilleur de l’Évangile. Parce que si beaucoup connaissent l’Église et son fonctionnement, peu connaissent Jésus.
Le pontificat singulier de François aura-t-il, selon vous, nourrit ce genre de conversions?
Oui, je le pense. Je le vois en Corse depuis sa venue le 15 décembre dernier: les demandes de baptême se sont multipliées. Ce qui touche chez lui, ce ne sont pas de grands discours, mais sa présence. Il est là, avec les gens, dans les rues, à chaque instant. Sa spontanéité fraternelle et sa bienveillance ont fait du bien. Notre époque a besoin de ce genre de témoignages concrets.
Quelles espérances suscitent cette visite historique pour vous et le peuple corse?
Ce voyage a été marqué par la simplicité, la proximité du pape avec les gens, et par une journée profondément festive. La Corse, on le sait, peut être violente. Mais pendant cette visite, les Corses ont donné le meilleur d’eux-mêmes. Ils le font toujours quand ils sont en paix.
Lors de la messe du 15 décembre, j’ai dit que l’onction que le pape laisse en Corse, c’est cette bienveillance, cet encouragement adressé à tous – jeunes, adultes, personnes âgées – pour retrouver un esprit de famille. Dans une famille, il y a la paix, la joie et l’espérance.
En cette année du Jubilé de l’espérance, il nous faut la diffuser pour qu’elle touche tout le monde. Dante, au seuil de l’Enfer, écrivait: «Vous qui entrez, laissez toute espérance». L’enfer, c’est là où l’espérance est absente. Mais là où naît l’espérance, renaît la vie, le désir, l’avenir. (cath.ch/imedia/cd/bh)