Mexique: Des prêtres et des religieux s’adressent à Jean Paul II (100490)
Mexico, 10avril(APIC) A quelques semaines de la deuxième visite que le
pape effectuera au Mexique du 6 au l4 mai prochain, des prêtres et des religieux mexicains adressent une lettre au pape. Dans un style direct, ils
mettent en garde Jean Paul II contre une manipulation dont il pourrait être
l’objet sur la base d’une présentation faussée de la situation du pays et
du peuple mexicain. Par cette lettre, ils entendent apporter leur soutien
aux Indiens, aux ouvriers et opprimés du Mexique et de l’Amérique Latine en
faveur desquels, selon eux, l’Eglise n’a pas toujours su faire preuve d’une
authentique solidarité.
La diffusion intégrale de cette lettre ouverte a été présentée par la
revue "la Diffusion de l’Information sur l’Amérique latine" (DIAL) dans
son édition du 29 mars 1990. Les signataires demandent "en toute confiance
et liberté", que lors de sa prochaine visite au Mexique, le sucesseur de
Pierre soit sensible aux défis de la nouvelle évangélisation dans leur
pays.
"Depuis ton premier voyage en 1979, la nation qui te reçoit maintenant
n’est plus la même qu’alors. La crise économique s’est approfondie pour la
grande majorité de notre peuple", commencent par dire ces prêtres et religieux engagés dans le travail pastoral. Et d’expliquer les raisons de leur
démarche: "Nous sommes préoccupés par le fait que ton deuxième voyage apostolique puisse être l’objet d’une manipulation sur la base d’une présentation faussée de la situation de notre pays et de notre peuple. Nous voulons
te donner des éléments pour te permettre, à partir de notre expérience directe, de compléter le panorama que tu pourras avoir en fonction d’autres
présentations, surtout des responsables sociaux et ecclésiastiques."
La problématique des Indiens
Comme prêtres exerçant leur ministère au milieu des populations indiennes, ils constatent chez les descendants des premiers habitants du Mexique
une prise de conscience accélérée des causes de leur situation, de leurs
exigences actuelles et de l’avenir prometteur pour lequel ils se battent.
Abordant le prochain anniversaire du 5e centenaire de l’évangélisation de
l’Amérique Latine (1992), ils rappellent une exigence demandée par la consultation indienne et faite en avril 1987: "Qu’on ne célèbre pas comme une
fête le 5e centenaire de l’évangélisation. Qu’au contraire on demande pardon à l’Indien pour ce qui est arrivé. Que l’Eglise se batte avec la plus
grande énergie pour reprendre tout ce qui a été volé aux Indiens: la terre,
l’organisation sociale, la liberté, la culture".
Selon les signataires, "Les Indiens et les paysans pauvres découvrent
maintenant que l’Eglise n’a pas joué son rôle prophétique", si ce n’est à
travers quelques figures historiques parmi les premiers missionnaires ,
tels Pedro de Gante, Motolinia, Tata Vasco, Frère Juan de Zumárraga, Frère
Bernardino de Sagahún, et surtout Frère Bartolomé de Las Casas. Les Indiens
et les paysans pauvres "désirent voir une Eglise qui ne se risque plus à
penser que la conquête a été un instrument divin de l’évangélisation, une
Eglise qui ne prêche plus un Dieu conquérant, qui domine en évangélisant,
et qui pour évangéliser détruit ou dévalorise la religiosité, la culture,
les rites et les mythes au nom d’une religion supérieure".
Le problème de la dette
Dans leur lettre au pape, les prêtres et religieux mexicains se font
l’écho de la situation des ouvriers et du poids de la dette extérieure de
leur pays: "Depuis 1979, écrivent-ils familièrement, frère Jean Paul II, le
pouvoir d’achat des salaires des travailleurs mexicains a baissé de 52%. En
réfléchissant avec les ouvriers, nous avons constaté que la situation de la
classe ouvrière s’est aggravée à cause du paiement de notre énorme dette
extérieure. Le moment n’est-il pas venu pour l’Eglise d’annoncer une année
jubilaire, l’année de grâce du Seigneur?"
Ces prêtres et religieux abordent la question controversée de "l’Eglise
populaire": "Comme on aimerait, frère Jean Paul II, que personne ne t’amène
à t’en prendre à un fantasme: la prétendue "Eglise populaire", qui n’existe
pas dans notre pays! Puebla a clarifié le sens dans lequel on pouvait comprendre l’expression; mais celle-ci a été brandie pour discréditer d’authentiques engagements chrétiens auprès du peuple. Pour notre part nous
avons toujours affirmé être de la seule Eglise que nous aimons et sur laquelle nous jouons notre vie. Mais nous la voulons, comme toi, plus vivante
et plus engagée dans la cause des pauvres."
La lettre ouverte traite de nombreux autres sujets relatifs à la vie de
l’Eglise au Mexique. Elle n’hésite pas non plus à sortir de la réalité nationale pour demander au pape qu’il tienne compte de la situation géopolitique de l’Amérique Latine face au puissant voisin du Nord: "Les Etats-Unis
rejettent sur nous le règlement de leurs problèmes, camouflés sous le nom
de "sécurité", et leur impérialisme sous prétexte de combattre le trafic de
stupéfiants et de sauvegarder la démocratie; mais en même temps ils harcèlent et exploitent nos émigrants selon leurs convenances. L’Amérique centrale, cible de l’injuste impérialisme du colosse du Nord, de ses interventions et souvent même d’invasions, n’a pas la possibilité de régler ses
problèmes à sa manière. Comme Eglise, nous n’avons pas fait preuve de clarté pour accompagner le peuple dans son anti-impérialisme légitime, et nous
avons eu peur d’encourager la solidarité avec les peuples opprimés d’Amérique centrale. Puisses-tu nous aider, avec ta propre définition, à prendre
nos distances par rapport à l’Empire!"(apic/dial/ba)