Matran: session pastorale annuelle fribourgeoise (300192)
Matran, 30 janvier(APIC) C’est sur le thème de "l’amour humain" qu’une
cinquantaine de laïcs (dont 18 religieuses) et une centaine de prêtres engagés dans la pastorale au niveau du canton de Fribourg s’étaient donné
rendez-vous du mardi 28 au jeudi 30 janvier à la Maison St-Joseph de Matran. Trois jours de réflexion et de débats enrichis par la théologienne
protestante parisienne France Quéré, auteur de nombreux livres et membre du
Comité national d’éthique en France.
Pour aiguillonner la réflexion des participants à la désormais traditionnelle session pastorale annuelle fribourgeoise, les organisateurs ont
eu la main heureuse avec France Quéré. Membre de l’Eglise réformée, elle
s’est déclarée "protestante par tradition et catholique par séduction",
n’hésitant toutefois pas à égratigner au passage le discours de l’Eglise,
qui semble mettre la sexualité au premier rang de ses préoccupations. Pour
elle, la critique de l’argent et du pouvoir ont la priorité chez Jésus.
A voir les visages et à entendre les applaudissements, toutefois, son
plaidoyer en faveur de l’institution du mariage, de la dignité de la femme,
de l’égalité et de la fidélité dans le couple, et sa critique du vagabondage sexuel et de la cohabitation juvénile, n’ont pas laissé indifférent un
public essentiellement masculin. Pour la conférencière, "l’amour fidèle ne
peut pas fleurir sur du fumier" et l’amour ne peut s’enseigner au dernier
moment. Les couples aujourd’hui, souvent, ne sont pas éduqués au caractère
ascétique de l’amour, mais seulement à son caractère hédonique; ils ne sont
pas éduqués à la durée et à la responsabilité devant autrui.
Lançant ces trois journées de réflexion, l’évêque diocésain, Mgr Pierre
Mamie, a rappelé qu’il fallait "chercher ensemble ce que Dieu a voulu quand
il a inventé l’amour humain", chercher des chemins pour une pastorale de
l’amour, de la naissance au mariage. Il a invité les participants à le faire "dans la totalité de la vérité, dans le but de la rendre aimable, sans
l’édulcorer". Le point de départ de la session était constitué par un questionnaire adressé aux prêtres et laïcs permanents du canton de Fribourg. Il
en est résulté une image intéressante de ce qu’ils pensent à propos de ce
que, tant la société (publicité, feuilletons télévisés, chansons, etc.) que
l’Eglise (notamment le magistère romain), disent de l’amour humain.
Le langage des médias : hédonisme, égocentrisme et immédiateté
Analysant le langage médiatique (environ 130 personnnes, prêtres et
laïcs, ont répondu à un questionnaire d’enquête et certains prêtres se sont
même astreints à visionner l’une ou l’autre "série" télévisée du genre Dallas, Dynasty ou Santa Barbara), prêtres et laïcs ont relevé les valeurs
qu’ils véhiculent souvent: l’hédonisme, l’égocentrisme et la satisfaction
des besoins immédiats.
En fait, la pub, les feuilletons et la chanson ne font que refléter les
valeurs en vogue dans le monde contemporain. "Aimer", dans ces produits
culturels, se réduit souvent à "faire l’amour". Mais face à cela, les personnes engagées dans la pastorale ne veulent pas baisser les bras: si la
réalité contemporaine est bien éloignée de l’idéal chrétien, "il ne s’agit
pas de le revoir à la baisse, mais accepter de se mettre en chemin".
Un discours ecclésial qui passe à côté de la réalité ?
Le discours ecclésial, d’après les réponses au questionnaire, apparaît
"davantage moralisateur qu’évangélisateur", tombe souvent "dans le piège du
permis/défendu", par ex. dans le domaine de la contraception, manque également de sens pastoral. C’est précisément dans ce domaine que le fossé se
creuse de plus en plus entre le discours officiel et la vie des gens, notent certains prêtres. Les laïcs sont encore plus sévères, acceptant l’idée
d’une Eglise experte en humanité, donc en amour, "à condition d’être
d’abord évangélique, avant d’être ’tabouiste’ et ’interdictionniste’".
Ils souhaitent un discours positif, qui aide les couples à cheminer, et
déplorent que Rome donne l’impression que la contraception soit sa préoccupation majeure et aborde ce sujet avec trop de rigueur et non en langage
d’amour. Ils regrettent qu’avortement et contraception soient mis sur le
même plan. "Il faudrait un langage nouveau, plus constructif, qui mette
l’accent sur le respect de la femme, sur la vraie liberté, la responsabilité à part égale de l’homme et de la femme", tout en entraînant les chrétiens vers un haut idéal. Certains se demandent encore si les textes du magistère ne dénotent pas un "mépris subtil de la femme" et ce qui se cache
derrière "l’exaltation à outrance de la maternité".
L’éducation à l’amour commence à la naissance
Pour France Quéré, qui réagissait à cette enquête intitulée "L’amour humain aujourd’hui, quelle éducation ?", on a négligé dans le questionnaire
le rôle éducateur de la famille, de l’école et du groupe d’âge. Ainsi,
l’éducation à l’amour commence à la naissance. Si elle ne commence pas
avant l’âge de l’amour, elle vient trop tard; elle n’offrira que des palliatifs. Quant au monde des médias, "il n’a pas de mission éducative - mais
bien des effets éducatifs ! -; il n’a pas de religion, son but est de faire
de l’argent, de décrocher des marchés, et le sexe est pour lui un objet
comme un autre..." Et de s’étonner du manque de réaction des femmes, face
au mépris qui leur est souvent infligé (cf. les messageries roses).
Au niveau de l’Eglise, France Quéré estime que l’on comprend mal son
langage. "Si le laïc n’a pas compris, si l’élève n’a pas compris - c’est un
dogme en pédagogie -, c’est que le maître (le magistère) n’a pas su se faire comprendre". Ce qui sous-tend le discours de l’Eglise, note-t-elle,
c’est la doctrine de la loi naturelle, et la seule contraception licite,
c’est l’abstinence. "Un mariage devait plus ou moins ressembler à une vie
virginale, hormis les cas excusables où les rapports conjugaux étaient utilisés pour la procréation. Et le couple de Joseph et Marie, supposé abstinent, est proposé en modèle aux chrétiens".
L’invasion des techniques de procréation assistée
Mais l’Eglise a changé son discours depuis l’invasion des techniques
touchant la fécondité et la stérilité. "Au lieu de maîtriser la pulsion, il
vaudrait mieux lui obéir, et Rome n’a jamais autant parlé de l’amour physique que maintenant", en raison notamment du développement des méthodes de
procréation assistée. France Quéré - elle-même mère de famille de trois enfants - déplore le discours "très rude et discutable" de l’Eglise sur le
désir "très légitime" d’enfant, en cas de stérilité, alors qu’il faudrait
une parole d’amour face à ce qu’elles endurent lorsqu’elles essayent tout
de même d’avoir un enfant par les méthodes de procréation assistée. "Des
épreuves dont elles sortent neuf fois sur dix bredouilles après quatre ou
cinq ans de souffrances!".
Dans ce domaine comme dans celui de l’avortement - dont elle ne prend
pas la défense, au contraire - il ne faut pas alourdir le joug de la femme.
Elle a d’ailleurs relevé que, si la femme n’est plus qualifiée de "fille
d’Eve" ou de "séductrice" et que l’on ne parle plus de la perversité de la
femme, le discours, romain en particulier (et de faire allusion à "donum
vitae" et à "mulieris dignitatem"), "reste antiféministe". Et de rappeler quand une femme fait un avortement - que c’est quand même bien l’homme qui
est responsable de la fécondation, "et il disparaît souvent dans la nature". Et c’est la femme qui est toujours accablée : "Il y a là une dissymétrie proprement scandaleuse!".
Ne pas vouer les médias aux gémonies
Analysant le rôle des médias, F. Quéré estime qu’au lieu de les vouer
aux gémonies, les parents feraient mieux d’encourager leurs enfants à développer d’autres centres d’intérêt : l’engagement dans la cité, les groupes
de jeunes, le sport, la culture, la religion, etc. L’Eglise elle-même
d’ailleurs ne répugne pas à utiliser les médias : grâce à la TV, le visage
du pape est connu dans le monde entier! D’ailleurs, explique-t-elle,
l’Eglise ne devrait pas oublier que l’éducation commence par un regard
d’amour: elle ne peut pas commencer par une condamnation, par le dégoût de
la société.
Pas que du négatif dans l’évolution de la société et de la famille
France Quéré ne voit pas que du négatif dans l’évolution actuelle de la
société et de la famille : dans bien des domaines (maîtrise de la fécondité, éradication de la mortalité infantile, promotion de dignité de l’enfant, promotion de la femme à l’intérieur de la famille, etc.), "tous les
détriments avancés sont bien inférieurs aux maux du passé". Aujourd’hui,
ces maux ne sont plus immuables, résultant de la fatalité, mais d’une décision de la volonté; on peut donc agir pour changer. L’éducation, c’est la
prise en charge de l’enfant ou du jeune, la relation personnalisée, l’importance de la rencontre et du dialogue...
Quant à l’Eglise, remarque-t-elle encore, "c’est d’abord là où l’on vit;
c’est là où nous sommes, dans la communauté vivante, les petits groupes; si
l’on regarde l’Eglise de ce point de vue, elle est vivante, en excellente
santé!" Elle admet toutefois que le vieillissement du clergé l’inquiète.
Quelques pistes pastorales
Dans les ateliers consacrés à la catéchèse de l’enfance, de l’adolescence et à la préparation au mariage, les participants ont cherché des pistes
pastorales concernant l’éducation à l’amour. Au niveau de l’enfance, on a
exprimé la conviction que les enfants ont besoin d’une intériorité et on
espère que d’ici un an, les méthodologies élaborées permettent cette éducation à la prière. Les participants ont aussi relevé l’importance que l’enfant puisse exister et prendre conscience de son corps et de lui-même.
Concernant l’adolescence, les convictions ont été clairement exprimées:
pour l’éducation à l’amour, les jeunes ont besoin que l’on soit avec eux,
dans leurs milieux de vie. D’où le souhait par exemple qu’une aumônerie
puisse être mise sur pied au Centre professionnel, puisqu’on s’aperçoit que
les jeunes sont éduqués à la rentabilité, mais ne sont pas forcément préparés à dialoguer et à chercher un sens à leur vie. Les jeunes n’ont pas besoin non plus d’une institution, mais de personnes qui puissent les écouter
et les aiguiller. Après une période de "tabous" est venue l’époque de la
"banalisation de l’amour".
Les participants sont convaincus qu’il faut maintenant arriver à une période de "l’émerveillement de l’amour". Ils ont souligné qu’il faut une séquence, dans le cheminement vers la confirmation, consacrée à l’amour. Dans
le groupe consacré à la préparation au mariage, il est apparu que les prêtres n’ont pas beaucoup de moyens pour dialoguer avec les couples, et ils
souhaiteraient davantage de documents pour l’éducation à l’amour. Nombreux
se sont déclarés démunis face à la cohabitation juvénile. Plusieurs souhaitent plutôt que condamner, accueillir et voir le côté positif de cette démarche, position que les prêtres sont loin de tous partager. (apic/bb/be)