"La mémoire volée "
Fribourg, 29 juillet (APIC) De la profanation des sépultures aux pillages
des armées conquérantes, le vol et le trafic d’oeuvres d’arts sont vieux
comme le monde. Notre imaginaire est pétri d’aventures de héros qui découvrent des cavernes regorgeant de trésors qu’ils s’approprient sans vergogne.
De même, le retour aux pays d’armées victorieuses chargées d’un riche butin
n’avait autrefois rien de choquant. Mais les temps changent et deux tendances antinomiques se dessinent. D’une part les biens culturels, font l’objet
d’une spéculation accrue, les oeuvres d’art constituant, une nouvelle valeur-refuge. D’autre part des voix s’élèvent pour démontrer le rôle sacré
et social de ces objets qui constituent la mémoire des sociétés La revue
"Solidaire" de la déclaration de Berne publie dans son édition de juillet
un dossier sur le sujet que nous résumons ci-dessous.
Plusieurs conventions internationales tentent de réglementer le commerce
de biens culturels. Un comité intergouvernemental a été créé dans le cadre
de l’UNESCO afin de favoriser le retour des biens culturels dans leur pays
d’origine. Mais les promesses de gains énormes ne font qu’inciter les trafiquants à accroître leurs activités et à prendre un maximun de risques
pour échapper aux lois.
La notion de bien culturel est vague et il est difficile de trouver une
définition qui fasse l’unanimité. Amadou Mahtar N’Bow, ancien directeur de
l’UNESCO, se risque à dresser un véritable inventaire de ces biens en parlant "d’éléments architecturaux, statues et frises, monolites et mosaïques,
poteries, ivoires, ors gravés , masques, de l’ensemble monumental aux créations de l’artisan. En fait, tout ce qui porte témoignage d’une histoire,
l’histoire d’une culture, celle d’une nation dont l’esprit se perpétue, se
renouvelle en elles". Monsieur N’Bow ajoute: "les peuples victimes de ce
pillage ne sont pas seulement dépouillés de chef-d’oeuvre irremplaçables,
mais également dépossédés d’une mémoire"
Un, deux, trois, adjugé
Dans la société occidentale, les biens culturels sont souvent considérés
comme une simple marchandise. Le marché de l’art se concentre dans les pays
industrialisés. Les grands hôtels de vente ainsi que les grands musées archéologiques se situent dans une poignée de pays riches. Ainsi, les plus
belles collections ou objets d’arts africains, océaniens, asiatiques et latino-américains se trouvent en Europe ou aux Etats-unis, à des milliers de
kilomètres des peuples auxquels ils sont le plus étroitement liés. Le
marché de l’art connaît une belle vitalité. Christie’s à Londres annonce
pour 1990 un chiffre d’affaires de deux milliards de dollars et Sotheby’s
3,2 milliards de dollars.
La police aux trousses
Dans la lutte contre le trafic d’objets d’art, Interpol, ne ménage aucun
effort pour encourager les conservateurs, les archéologues, les douaniers
et les policiers à collaborer avec elle. La diffusion dans le monde entier
des "notices d’Interpol" reproduisant les photographies des oeuvres d’art
volées ou des objets d’origine douteuse permet, selon elle, de retrouver 10
% des objets volés.
Selon des experts et des policiers de six pays européens réunis à Londres en mai dernier, des mesures urgentes doivent être prises pour stopper
ce trafic, car le phénomène risque de s’aggraver avec l’abbolition des
frontières à l’intérieur de la CEE et avec l’effondrement des pays communistes. Le trafic international des biens culturels porterait sur plus d’un
milliard de dollars par an. Il est souvent lié à celui de la drogue à qui
il offre un moyen commode de blanchir l’argent sale.
Hana Vondrackova, répresentante tchécoslovaque, a lancé un véritable cri
d’alarme: "en 1977,on enregistré 60 vols touchant notre patrimoine culturel. En 1991, ce chiffre était de 2000. Chaque jour, au moins deux églises
sont pillées dans notre pays. Les gens sont pauvres et volent tout ce
qu’ils peuvent, sans même avoir l’idée de la valeur des objets pour se procurer des devises". La mise en place d’une banque de données interconnectées entre toutes les polices d’Europe est indispensable pour juguler ce
trafic.
L’art Africain: de la magie aux dollars
"Dans l’Afrique traditionnelle, l’artiste n’aspire pas à concrétiser des
oeuvres dans le sens où on l’entend en Europe. Une statue n’est pas sculptée pour décorer une habitation ou un jardin, mais elle est toujours destinée à une cérémonie ou à un culte". C’est ainsi que Philippe Elebé Lisembé
décrit le rôle de l’art dans les sociétés Africaines. Un artisan sculptera
par exemple une figure que des proches veulent déposer sur une tombe afin
que l’esprit du défunt soit apaisé et ne dérange plus un membre de la famille. Pour l’artiste traditionnel Africain, l’objet réalisé atteint sa
plénitude lorsqu’il arrive réellement à personnifier le message et la symbolique qui a été mis en lui et à les communiquer à ceux qui les observent.
L’intention n’est pas esthétique, ce qui n’exclut pas la recherche des
meilleures formes pour condenser le message.
A propos des objets culturels africains qui se trouvent en grand nombre
dans les musées européens et les collections privées, Lisembé fait remarquer: "les oeuvres d’art éloignées de leur pays d’origine, ont perdu leur
rythme poétique. Ces masques, ces fétiches, ces statues ont perdu leur enchantement bien qu’ils aient conservé la pureté des formes. Car nous ne
verrons plus ces fétiches chasser les mauvais esprits qui vivent dans le
village, nous ne verrons plus ces masques danser autour des feux brousse".
Longtemps tenu à l’écart des folies spéculatives internationales, le
marché de l’art Africain paraît désormais guetté par la fièvre inflationniste. Deux pièces des terres cuites Djennés de la vallée du Niger datant du
XIVe siècle, se négociant entre 5000 et 10 000 FF à la fin des années septante, ont trouvé récemment acquéreur pour 160 000 et 350 000 FF lors d’une
vente à Paris.
Pillage et destruction
Cette folie spéculative a conduit à une augmentation des pillages de sites historiques et de musées, principalement en Amérique latine, en Asie,
en Afrique et plus récemment dans les pays de l’Est. Ceux qui détruisent
des sites archéologiques font disparaître ainsi d’importantes sources de
renseignements historiques, perdus à tout jamais pour la recherche scientifique.
Depuis le début de l’ère coloniale, le "droit au butin" a engendré une
spoliation quasi systématique des biens culturels des pays soumis. En Amérique du Sud, au fur et à mesure que se consolidait l’emprise hispanique
sur les grandes civilisations indiennes, celle-ci furent peu à peu amputées
de leur héritage culturel. Temples, sépultures, palais, maisons furent dépouillés de tout objet perçu comme ayant une valeur marchande.
La Suisse: plaque tournante de trafic d’objets d’art
L’importance de la Suisse comme lieu de circulation du marché de l’art a
considérablement augmenté ces dernières années. L’attrait de la Suisse provient du laxisme extrême de sa législation. En droit suisse, les biens culturels sont considérés comme une marchandise pareille aux autres. Il n’existe aucune disposition d’ordre douanier particulière concernant l’importation et l’exportation de tels biens. En outre, la législation suisse protège mieux l’acquéreur de bonne foi que les victimes du vol. Des règles limitant le commerce des biens culturels en Suisse font défaut, contrairement
à la France ou l’Italie. Une entraide judiciaire internationale pourrait
empêcher et mettre au jour le commerce illicite des biens culturels. La
suisse ne garantit cette entraide que dans le cas où les faits et la culpabilité sont établis de part et d’autre dans les deux pays.
A cause des complications juridiques et de l’obligation d’indemniser
l’acquéreur de bonne foi, les demandes d’entraides judiciaires du tiersmonde sont rares. En Suisse sur 20 à 30 demandes annuelles seules deux parviennent d’Asie, d’Afrique ou d’Amérique du Sud. (apic/Solidaire/ak)