Lucerne: deux prêtres latino-américains parlent de leur continent (170392)
Lucerne, 17 mars(APIC) Deux prêtres d’Amérique latine, Luis Zambrano Rojas, Péruvien et Aiban Wagua, Indien Kuna du Panama, n’ont pas le coeur à
célébrer le 5e centenaire de la colonisation de leur continent. Trop de
souffrances anciennes et actuelles venues de la conquête européenne les empêchent de se réjouir. Ils l’ont dit lundi à Lucerne au siège central de
l’Action de Carême. Lors d’une conférence de presse, les deux prêtres ont
parlé avec amour de leurs peuples. Réalistes sur les difficultés et les
drames que vivent actuellement la grande majorité de leurs compatriotes,
ils restent cependant habités par la foi au Christ libérateur. Poètes tous
les deux, ces deux prêtres savent aussi donner une note belle et joyeuse à
leur espérance chrétienne.
L’anniversaire des 500 ans de la "découverte de l’Amérique" peut être
l’occasion, à leurs yeux, d’un nouveau départ entre Européens et Latinoaméricains. Ils souhaitent une Eglise qui puisse poursuivre son choix préférentiel pour les pauvres, mais insistent aussi pour que l’on fasse également "une option pour les autres", à savoir que l’on tienne compte des cultures et des autres religions, spécialement des religions indiennes, sur un
plan d’égalité.
Luis Zambrano Rojas a d’abord décrit la situation actuelle du Pérou qui
se trouve aux prises avec de véritables "plaies d’Egypte". Ces maux qui
écrasent le peuple s’appellent: des structures sociales et politiques injustes, la violence répressive de la police et de l’armée, la violence subversive de "Sentier Lumineux". Enfin la dernière plaie qui tue et qui
s’étend, le choléra. Et pourtant, au milieu de ces fléaux, le peuple lutte
et garde l’espérance. Il ne se contente pas de pleurer et de se lamenter.
Les gens s’organisent et s’entraident dans les campagnes et dans les quartiers populaires des villes. Ils prennent conscience qu’ils ont droit à la
terre et à la justice.
La promesse de la terre
Faisant allusion à l’expérience religieuse de l’homme qui a reçu la terre comme signe de bénédiction de Dieu (Gen 1,28), Luis Zambrano Rojas a
rappelé qu’Israël dans la Bible s’est constitué en peuple de Dieu autour de
la promesse de la terre. Pour y parvenir il faut en finir avec l’esclavage
qui vient du dehors (en Egypte), comme de l’esclavage à l’intérieur (les
injustices d’Israël lui-même). De même, "l’Année sabbatique" et "l’Année
jubilaire" (Lev 25) sont des années de salut pour la terre et pour les hommes. Les prophètes, selon lui, sont les écologistes de cette époque. Revenant à 1992, le prêtre péruvien souhaite que cette année soit le commencement d’"un nouveau temps privilégié en prophétie pour les Latino-américains
et les Européens". La création du "Fonds pour la terre" en faveur de l’Amérique latine par l’Action de Carême et Pain pour le Prochain lui paraît
être un pas de solidarité concrète dans la bonne direction.
Comment être prêtre catholique et indien à la fois
Aiban Wagua, de son côté, a insisté sur le respect dû aux cultures et
aux religions indiennes. Certes, a-t-il dit en souriant, il existe beaucoup
de documents ecclésiaux qui admettent que les Indiens ont gardé certaines
traditions religieuses dignes d’intérêt! Mais nous voulons un dialogue sur
un plan d’égalité. Voilà une attitude très difficile à acquérir pour
l’Eglise catholique, car elle nous a traités comme "de petits enfants qu’il
fallait éduquer". Et de rappeler un dialogue avec un ancien Kuna, avec lequel il a d’ailleurs appris la théologie kuna. Cet ancien l’avait interpellé en lui disant: "N’est-ce pas que Dieu aime tous les hommes? Et ne dit-on
pas que l’Eglise doit aimer tous les hommes? Ton Eglise ne devrait-elle pas
nous aimer tels que nous sommes et respecter notre manière de croire et
d’aimer Dieu?"
Pour Aiban Wagua, l’Eglise a encore beaucoup de chemin à parcourir pour
en arriver là. Avec ses yeux pétillants d’humour, il ajoute: "Sinon comment
peut-on se proclamer catholique?" "Pour moi, la catholicité veut dire que
l’on respecte les cultures et les religions sur un plan d’égalité".
Le prêtre indien a aussi parlé de sa terrible crise d’identité quand il
faisait ses études de théologie catholique. Il se sentait trahir son identité religieuse indienne, tout en découvrant d’ailleurs avec joie les valeurs évangéliques. Mais il travaille maintenant pour une Eglise indienne,
une Eglise immergée dans la tradition culturelle kuna. Malgré la résistance
de certains évêques, il met en oeuvre un dialogue d’adultes entre les religions. "Car mon peuple aussi m’enseigne ce que Dieu veut dans ce monde".
La merveilleuse relation avec la "Terre-Mère"
Le prêtre indien rappelle l’histoire ancienne, mais qui se poursuit de
nos jours. "Quand les Blancs sont venus, ils ont volé nos terres après
avoir volé notre or. Alors que nous étions les fils libres de la ’TerreMère’, les Blancs ont fait de nous des orphelins et des mendiants". Aiban
Wagua insiste sur le sens à donner à l’Evangile. Pour lui, la Bonne Nouvelle de Jésus doit survenir comme la grande loi de la libération: "Elle n’est
pas venue à nous pour que nous ressemblions aux Blancs, ni pour que nous
quittions nos terres, car alors ce ne serait pas une bonne nouvelle pour
nous. La Bonne Nouvelle de Jésus veut que nous restions Kunas, Aymaras,
Mayas, dans notre terre et sur notre terre. Avec notre manière particulière
de diriger notre système politique, économique et religieux. Nous voulons
offrir une parole d’indien devant le chaos de la société dominante, pour
qu’ensemble nous vivions la fraternité, mais pas dans un monde uniforme.
Avec une respectueuse et différente relation des habitants avec la "TerreMère". (apic/ba)
E N C A D R E
Luis Zambrano Rojas est né à Ica, au Pérou, en 1947. Il étudie la philosophie et la pédagogie, puis travaille comme professeur dans un collège. Il
suit la théologie à Lima. De 1972 à 1976, il s’est engagé dans un travail
pastoral dans son lieu de naissance à Ica. Suivent deux années de formation
dans le journalisme. De 1977-82, il étudie à Innsbruck, puis à Tübingen.
Dans cette ville, sous la direction du professeur Norbert Greinacher, il
publie une thèse: "Origine et compréhension théologique de ’l’Eglise populaire’ en Amérique latine". Luis Zambrano parle couramment l’allemand.
A la fin de ses études, il retourne au Pérou. En 1984, il est ordonné
prêtre. Ensuite il travaille dans des quartiers populaires de Puno. De 1986
à 1990, il est responsable du Vicariat de la solidarité. Il est actuellement professeur au séminaire de Puno.
Luis Zambrano est également connu comme poète. Plusieurs livres ont été
traduits en allemand. Par exemple "Sangre, Gritos...Pueblo"(1985) ainsi que
"Viejas Raices" (1987). (apic/ba)
E N C A D R E
Aiban Wagua est né en 1944. Il fait partie de la communauté indienne Kuna,
sur la Côte ouest du Panama. Il est ordonné prêtre en 1975. Il étudie ensuite à Rome et obtient un doctorat en pédagogie. Depuis 1981, il travaille
parmi son peuple Kuna. Il a publié de nombreux ouvrages, entre autres des
poèmes en langue kuna. En Europe il est connu pour sa participation à des
séminaires qui traitent de l’Amérique latine et des problèmes des Indiens
de ce continent. (apic/ba)
(L’agence APIC tient à disposition des photos des deux prêtres latinoaméricains)