"Le Concile n’est pas une borne, mais un phare"
Louvain-la-Neuve, 22 mars(APIC) Comment le Concile Vatican II a-t-il été
reçu? Peut-on 30 ans après son ouverture dresser un bilan? Quelques aspects
de ces questions ont fait récemment l’objet d’une journée d’étude à l’Institut "Lumen Gentium" de l’Université catholique de Louvain-la Neuve. Plusieurs acteurs du Concile ont pris part à cette journée.
On ne saurait évaluer l’impact du Concile Vatican II que sur la longue
durée avertit le responsable du centre "Lumen Gentium", Claude Soetens. Les
interprétations peuvent d’ailleurs diverger. Si pour certains le Concile a
précité nombre de catholiques hors de l’Eglise, d’autres attribuent cet
exode à l’évolution générale de la société, dont le Concile ne serait qu’un
des révélateurs. Il est donc nécessaire d’envisager la question sous divers
angles. La journée d’étude s’est surtout attachée à l’histoire, à la conception de l’Eglise et à la réflexion pastorale.
Le regard de l’historien
Pour juger de la réception de Vatican II, il est intéressant de faire la
comparaison avec les deux conciles oecuméniques qui l’ont précédé: celui de
Trente (1545-1563) et celui de Vatican I (1869-1870). L’historien Roger Aubert relève que les orientations doctrinales du Concile de Trente n’ont pas
suscité d’oppositions dans le monde catholique. Pour les aspects disciplinaires, la réception s’est faite en deux étapes: pendant les 25 premières
années, nombre d’évêques ont pris des initiatives locales inspirées par le
concile. Mais lors de la génération suivante, on a connu une reprise en
mains par Rome, dictée par un souci d’efficacité et une crainte de déviations.
Lors de Vatican I les travaux doctrinaux ont été moins vastes. La pierre
d’achoppement a été la constitution sur l’Eglise "Pastor aeternus",
définissant la primauté et l’infaillibilité pontificales. Décision qui a
d’une part entrainé le schisme vieux-catholique et d’autre part accentué la
tendance centralisatrice.
Vatican II n’était pas au départ un concile doctrinal, il s’agissait
d’une "mise à jour" de toute la vie de l’Eglise. Son assimilation ne peut
donc se faire que sur une longue durée. Dans l’immédiat, Vatican II a
suscité la réticence de la Curie et d’un très petit nombre d’évêques. Dans
la grande majorité, l’accueil des évêques et des fidèles fut favorable.
Deux tendances sont apparues très vite. Les uns considérant le Concile
comme un palier où il faut s’arrêter et camper, les autres comme une simple
étape sur un chemin à poursuivre. La proportion entre ces deux groupes indique le sens de l’évolution. Mais l’évaluation est très délicate: les répercussions varient selon les régions, les niveaux institutionnels, les
différences entre les positions officielles et la vie concrète, sans oublier le changement de mentalités. Et le professeur Aubert de signaler: "Ne
faut-il pas rappeler que les conciles qui ont eu une influence sur l’histoire ont été suivis de remous?"
Le synode de 1985
En 1985, le pape Jean Paul II a convoqué un synode des évêques à Rome
pour faire le point des acquis de Vatican II, vingt ans après sa clôture.
Jan Grootaers, théologien laïc, estime que Jean Paul II insiste souvent sur
la continuité et considère volontiers le Concile dans son contenu final,
plutôt que dans son élaboration progressive. Un mouvement de flux et de
reflux s’est dessiné au sein de l’assembleé des évêques et le rapport final
a été affaibli en laissant en partie de côté les illustrations nombreuses
de la fécondité du Concile.
Dom Emmanuel Lanne, moine de Chevetogne, a abordé la "notion ecclésiologique de réception". la consitution de Vatican II sur l’Eglise dit que
"l’ensemble des fidèles ne peut faillir dans la foi... grâce au sens surnaturel de la foi" (Lumen gentium,12). Il regrette à ce propos que le code de
droit canonique de 1983 n’ait pas "reçu" cet appel du Concile. Il se demande aussi si l’encyclique "Humanae Vitae" de Paul VI (1968), consacrée à la
régulation des naissances, peut être considérée comme "reçue" par le peuple
de Dieu.
En Afrique
André Kabasele, prêtre zaïrois, parle pour l’Afrique d’une "assimilation
créatrice" de Vatican II. La période conciliaire a coïncidé avec le mouvement de décolonisation et avec le passage d’un christianisme missionnaire à
un christianisme africain. Vatican II a rendu possible ce déploiement. Le
théologien zaïrois évoque "la fierté d’être différent" mais regrette que
"l’attitude concrète des organes centraux de l’Eglise ne permette pas aux
Eglises particulières d’avoir une consistance effective", phénomène encore
accentué par une dépendance financière criante. "Les Eglises africaines
postconciliaires ne dissocient pas libération et inculturation, modernité
et tradition, foi et culture, nature et surnature", a-t-il ajouté.
En Amérique latine
Luis Martinez, laïc chilien, cite trois domaines où l’influence de Vatican II s’est fait sentir en Amérique latine. Lors de la Conférence des évêques latino-américaine de Medellin en 1968, la pauvreté et la misère sont
apparues comme un péché et un cri lancé vers Dieu. De là a surgit l’option
pour les pauvres. L’irruption des pauvres a bouleversé les habitudes de
l’Eglise. De nombreux martyrs ont scellé ce changement de leur sang. Le
Concile Vatican II a aussi renforcé l’égalité radicale de tous les croyants. Cela c’est développé par la naissance d’une Eglise de communautés de
base, une Eglise de communion, de participation. Une nouvelle articulation
entre communauté et ministère apparaît dans les communautés de base. Les
pauvres prennent la parole de Dieu pour y lire leur propre histoire.
La rencontre de l’épiscopat latino-américain à St-Domingue en octobre
verra sans doute, poursuit-il, le choc entre deux conceptions: celle qui
voit dans l’Eglise le peuple des pauvres et celle qui n’accepte pas la
priorité accordée au peuple de Dieu.
Au terme de cette journée d’étude, le professeur Henri Wattiaux a invité
à la vigilance pour que l’on ne réduise pas Vatican II à une borne, mais
qu’on en fasse aussi un phare. (apic/cip/mp)