Un livre sur les enjeux d’un anniversaire controversé
Bruxelles, 4décembre(APIC) Les évêques latino-américains se réuniront en
octobre 1992 avec le pape à Saint-Domingue, en République dominicaine, pour
célébrer le 5e anniversaire de l’évangélisation du Nouveau Monde. Mais comment des communautés autochtones pourraient-elles fêter 500 ans de colonisation souvent violente? Un nouveau livre, intitulé "Les rendez-vous de
Saint-Domingue", apporte des éclairages multiples sur cette controverse. Il
réunit une vingtaine de contributions sous la direction d’un théologien
belge et d’un sociologue français, Ignace Berten et René Luneau.
Religieux dominicain et spécialisé dans la sociologie des religions, René Luneau a coordonné précédemment deux ouvrages assez critiques traitant
des rapports entre Eglise et la société en cette fin du XXe siècle. Le premier, "Le retour des certitudes", ébauchait un cadre général d’analyse; le
second, "Le rêve de Compostelle", s’interrogeait sur le projet d’une "nouvelle évangélisation" pour l’Europe. Avec le nouvel ouvrage, c’est vers
l’Amérique latine que se tournent essentiellement les regards.
La question au coeur du livre "Les rendez-vous de Saint-Domingue" porte
sur l’avenir même de l’Eglise et de la société en Amérique latine où la majorité de la population est de plus en plus pauvre, explique Ignace Berten,
qui a coordonné l’ouvrage avec son confrère dominicain de Paris.
Les premiers chapitres de l’ouvrage concernent directement la controverse suscitée autour de la célébration de 500 ans de présence chrétienne dans
le sud du continent américain. Que faut-il, en effet commémorer? Ce que les
Occidentaux appellent la "découverte" du Nouveau Monde par Christophe Colomb aurait entraîné en un siècle, parmi les communautés autochtones, la
mort de 60 à 90 millions de personnes, du fait des maladies importées, de
la guerre, des travaux forcés. En outre, l’esclavage lié à la colonisation
de l’Amérique latine a eu des effets ravageurs sur l’Afrique.
Devant les désastres entraînés par la "conquête" européenne, plusieurs
responsables d’Eglise proposent de distinguer: les effets négatifs de l’arrivée des Occidentaux n’auraient rien à voir avec l’évangélisation. D’ailleurs plusieurs secteurs de l’Eglise n’ont-ils pas critiqué à l’époque la
violence de la "conquista" ? Mais précisément, comment distinguer les bonheurs de l’évangélisation des malheurs infligés à des peuples entiers ? Et
500 ans plus tard, ne convient-il pas de faire un peu de lumière sur les
responsabilités de l’Eglise dans la civilisation et la culture latino-américaine comme dans la destruction des cultures non-européennes?
L’ouvrage ne concerne pas que le passé. Chacun des articles est porteur
d’une question relative au projet d’Eglise pour aujourd’hui, alors que des
peuples sont toujours maintenus dans la pauvreté et l’asservissement. En
1968 à Medellin (Colombie), puis en 1979 à Puebla (Mexique), deux grandes
assemblées de l’épiscopat latino-américain ont mis en valeur dans le sillage de Vatican II, l’urgence d’une option préférentielle pour les pauvres.
Que devient aujourd’hui cette priorité?, se demandent de nombreux théologiens. Quelles conséquences en résultent pour les agents religieux et pastoraux? Quels changements concrets seraient à envisager? A lire les documents du Conseil Episcopal Latino-Américain (CELAM), du Vatican et du pape,
"on a l’impression d’une réorientation majeure, avec une nouvelle insistance sur les aspects proprement religieux et sacramentels", observe Ignace
Berten. "Les rendez-vous de Saint-Domingue", ajoute-t-il, s’interrogent sur
"la dignité humaine et évangélique d’un tel choix".
Au fil des dossiers
Les différentes contributions réunies dans l’ouvrage constituent autant
de dossiers éclairant les facettes contrastées et les enjeux d’un anniversaire. Le lecteur se voit ainsi offrir plusieurs clés pour comprendre
l’évolution de l’Eglise latino-américaine depuis le Concile Vatican II et
pour mieux saisir la manière dont l’Evangile a été reçu par les pauvres ou
les communautés ethniques particulières du Brésil, du Guatémala, du Mexique
ou d’Haïti.
Plusieurs collaborateurs ont leur racines en Amérique latine. Leur travail de théologiens, de sociologues ou de responsables de mouvements sociaux les a souvent amenés à voir la réalité tout autrement que le perçoivent les Occidentaux. Or le monde des pauvres ou des Indiens qu’évoque
abondamment l’ouvrage occupe une place prépondérante dans l’Eglise latinoaméricaine, qui regroupera avant l’an 2’000 plus de la moité des catholiques du monde.
Des analyses proposées se dégagent des questions et un espérance qui
débordent la seule réalité latino-américaine, comme le montre René Luneau
dans ses différentes introductions aux grandes sections de l’ouvrage. Le
sociologue propose notamment, en guise de conclusion, ce propos d’un Centre
d’éducation populaire à Bogota: "De même que certains, au nom de leur foi,
avaient, il y a cinq siècles, pris la défense des Indiens et des Noirs contre les crimes et les erreurs d’autres baptisés blancs, de même n’avonsnous pas aujourd’hui l’obligation, à travers l’effort d’intégration culturelle et économique, de faire nôtre cet héritage historique en pariant que
la plénitude humaine pour tous est possible dès maintenant". (apic/cip/ba)
*"Les rendez-vous de Saint-Domingue. Enjeux d’un anniversaire (1492-1992)",
Paris, Centurion, 1991, 365 p.