Dans son premier discours au Liban prononcé devant les autorités du pays, le pape Léon XIV les a exhortées à se «mettre au service» du peuple, alors que le pays du Cèdre est plongé dans la crise et que la défiance vis-à-vis des élites est grande. Saluant la «résilience» des Libanais, il a loué le courage de ceux qui «osent rester» ou «revenir» et a appelé à la réconciliation.
Le Liban a réservé au pape Léon XIV un accueil particulièrement soigné. À son arrivée à Beyrouth ce dimanche après-midi après son étape en Turquie, les plus hautes autorités du pays l’attendaient sur le tapis rouge de l’aéroport: le président de la République, Joseph Aoun, le président du Parlement, Nabih Berry, et le Premier ministre, Nawaf Salam. Sous une grande tente animée par une fanfare, le pape a aussi trouvé une délégation civile et religieuse fournie et a reçu les honneurs militaires.
Pluie et tambours
C’est sous la pluie que le long cortège papal s’est ébranlé pour rejoindre la capitale libanaise. Le pontife a franchi le dernier tronçon du trajet de 8 kilomètres en papamobile aux vitres fermées et blindées, permettant aux Libanais, abrités sous leurs parapluies, de le saluer sur son passage. Devant le palais présidentiel où s’est arrêté le véhicule du pape, des danseurs effrénés s’éclaboussaient en dansant dans les flaques au rythme de tambours, et un son et lumière a été lancé sur la façade, qui s’est animée des symboles du Cèdre et de la colombe de la paix.
Dans l’édifice, le pape s’est entretenu en privé successivement avec le président de la République, le président de l’Assemblée nationale, puis le Premier ministre, avec lesquels il s’est prêté à des séances photos. Après avoir arrosé un tout jeune «cèdre de l’amitié» encore en jardinière, Léon XIV s’est dirigé vers le “Salon 25 Mai” pour une rencontre avec 400 personnes représentant les autorités politiques, religieuses et de la société civile du Liban.
Le pape renvoie les dirigeants à leurs responsabilités
Trois ans après le projet avorté d’un voyage du pape François au Liban, son successeur s’est adressé aux autorités du pays dans un discours exigeant prononcé en anglais. Le pape a commencé par renvoyer les dirigeants du pays à leurs responsabilités. «Vous êtes investis d’autorité», « vous […] avez des tâches institutionnelles importantes», «je vous encourage […] à ne jamais vous séparer des gens et à vous mettre au service de votre peuple», a-t-il insisté, alors que les responsables libanais sont souvent accusés d’être déconnectées de la population.
Depuis 2019, le Liban s’est enfoncé dans une grave crise économique. La livre libanaise a perdu 98% de sa valeur. L’explosion du port de Beyrouth de 2020 a participé au sentiment de la faillite d’un pays rongé par la corruption et l’immobilisme. Sur le front international, le conflit avec Israël – qui entend éradiquer la milice armée du Hezbollah -, réactivé après l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023, achève l’impression d’un pays en très grande fragilité. Le 29 novembre, le puissant parti chiite libanais a appelé le pape à rejeter «l’injustice et les attaques» israéliennes sur le pays.
Mais dans son discours, le pape n’est pas entré dans le détail des maux qui frappent le Liban. Il a évoqué les conséquences des «répercussions dévastatrices de la radicalisation des identités et des conflits». Le pontife a aussi reconnu que le «pessimisme» et le «sentiment d’impuissance» semblent avoir gagné le monde. Mais en soulignant la «résilience» des Libanais et en dressant le portrait des «artisans de paix», le pape a surtout voulu encourager ce peuple.
Contrer l’hémorragie de jeunes et de familles
Alors que la jeunesse libanaise émigre massivement pour échapper à la crise, le pape lui a lancé un appel à rester. «[Les artisans de paix] osent rester, même lorsque cela implique des sacrifices», a-t-il expliqué. Il a évoqué «l’hémorragie de jeunes et de familles» provoquée par «l’incertitude, la violence, la pauvreté et bien d’autres menaces». Il a concédé qu’il fallait «vraiment du courage et de la clairvoyance pour rester ou revenir dans son pays». Cependant, a-t-il ajouté, «il ne faut pas oublier que rester dans son pays et collaborer jour après jour au développement de la civilisation de l’amour et de la paix reste une chose très appréciable».
Élargissant son raisonnement à l’ensemble du Moyen-Orient, le pape a posé la question de savoir «que faire pour que les jeunes, en particulier, ne se sentent pas obligés de quitter leur terre et d’émigrer? Comment les motiver à ne pas chercher la paix ailleurs, mais à en trouver les garanties et à en devenir les protagonistes dans leur propre pays natal?». Il a alors invité chrétiens et musulmans, les composantes religieuses et civiles de la société libanaise à sensibiliser la communauté internationale à cette question.
Le rôle indispensable des femmes pour la paix
Le pape a aussi exhorté à emprunter «la voie difficile de la réconciliation», plus de trente ans après la guerre civile libanaise dont les blessures ne sont pas encore pansées. «Si elles ne sont pas soignées, si l’on ne travaille pas, par exemple, à une guérison de la mémoire, à un rapprochement entre ceux qui ont subi des torts et des injustices, il sera difficile d’avancer vers la paix», a-t-il diagnostiqué.
En énumérant les «facteurs de renouveau» pour le pays, le pape a enfin souligné le «rôle indispensable des femmes dans l’effort laborieux et patient pour préserver et construire la paix». Les femmes savent particulièrement «préserver et développer des liens profonds avec la vie, les personnes et les lieux», a-t-il déclaré en appuyant leur «participation à la vie sociale et politique, ainsi qu’à celle de leurs propres communautés religieuses».
L’alerte du président libanais pour la sauvegarde du Liban
Avant la prise de parole de Léon XIV, le président Joseph Aoun avait remercié le Saint-Siège pour «sa défense de l’unité du Liban et de sa souveraineté». Il a vanté les mérites de la Constitution libanaise fondée «sur l’égalité entre chrétiens et musulmans et sur l’ouverture à tout être humain et toute conscience libre».
Pour le chef d’État élu en janvier dernier, la «sauvegarde du Liban, modèle unique de coexistence, est un devoir pour l’humanité». Le seul président chrétien du Moyen-Orient a prévenu: «Si le chrétien disparaît du Liban, c’est l’équation même qui s’effondre, ainsi que sa justice qui disparaît. Si le musulman tombe, c’est l’équilibre qui se briserait ainsi que sa modération.»
Après ce rendez-vous, Léon XIV doit rejoindre la nonciature apostolique du Liban – lieu de sa résidence à Beyrouth – où il dînera en privé. (cath.ch/imedia/ak/hl/rz)