«Quand je me rends dans les zones conflictuelles, je n’ai pas de fusil, je vais avec la Bible, avec la seule parole de Dieu!», nous confie Mgr Michael Miabesue Bibi, évêque du diocèse de Buéa. Ce chef-lieu de la région du Sud-Ouest du Cameroun est en proie depuis 2017 à une guérilla séparatiste qui affecte les deux régions anglophones du Cameroun frontalières avec le Nigeria. L’Eglise contribue à désamorcer le conflit.
Jacques Berset, de retour du Cameroun, pour cath.ch
Cette guerre de basse intensité, qui passe inaperçue au niveau international, a pourtant déjà fait près de 7'000 morts et des centaines de milliers de déplacés internes. Le conflit impacte fortement les paroisses, avec son cortège de destructions, d’enlèvements et d’assassinats. Au pied du Mont Cameroun, dont le sommet dépasse les 4'000 m d’altitude, l’agglomération de Buéa compte quelque 300'000 habitants. C’est l’ancienne capitale du Cameroun allemand qui fut placée sous mandat britannique et français par la Société des Nations (SDN) après la défaite de l'Allemagne lors de la Première Guerre mondiale.
Les deux régions anglophones du Sud-Ouest et du Nord-Ouest, suite à un référendum organisé par l'ONU, furent rattachées en 1961 au Cameroun français, indépendant depuis le 1er janvier 1960, pour former la «République fédérale du Cameroun». Cela devait garantir à ces régions anglophones (qui représentent 20% de la population camerounaise) de garder leurs spécificités héritées de la colonisation britannique, mais ce ne fut pas le cas, et c’est l’origine du conflit actuel (voir encadré).
Revendication pour l’indépendance de l’«Ambazonie»
Evêque de Buéa depuis 2021, Mgr Michael Bibi rappelle qu’au pic de la crise, opposant les forces de sécurité camerounaises aux militants séparatistes, les prêtres avaient abandonné les zones de guerre. Le prélat âgé de 53 ans a lui-même déjà été kidnappé par les séparatistes dénommés ‘Amba Boys’ qui revendiquent l’indépendance des territoires anglophones qu’ils désignent sous le nom d’Ambazonie. Il a été enlevé deux fois en 2018, la première fois à Batibo et la seconde fois à Balangi, sur la route de Bamenda à Kumba.
«J’ai parlé avec eux, j’ai dit que j’étais missionnaire et ils m’ont respecté». Mais les séparatistes ont tué un séminariste dans une paroisse de Bamenda et un prêtre à Mamfé, où ils ont brûlé une église. Ils ont saccagé d’autres lieux de culte, enlevé des séminaristes, des prêtres et des religieuses, pour obtenir des rançons.
«En temps de guerre, il ne faut pas abandonner les gens»
Les prêtres avaient peur de rester dans des paroisses affectées par les combats comme à Ikata, Bafia ou Muyenge et restaient à Muyuka, un gros bourg d’une trentaine de milliers d’habitants à 30 km au nord de la ville de Buéa. «Mais en temps de guerre, il ne faut pas abandonner les gens. J’ai encouragé les prêtres à rentrer dans ces paroisses, et chaque année je les visite. Leur présence sur place a beaucoup changé la réalité: la crise, qui dure depuis 8 ans, a diminué d’intensité. L’Eglise doit être là pour parler de réconciliation et pour la vivre. Nos prêtres sont retournés dans les 40 paroisses du diocèse». Si on enlève le prêtre, la communauté s’effondre, témoigne l’évêque.
L’évêque a envoyé des prêtres – qui ont reçu une formation adéquate - pour aider à guérir les enfants traumatisés par les atrocités dont ils ont été les témoins. Certains enfants sont ainsi devenus muets, des femmes qui ont vu leur mari tué à la machette ont mis des jours pour sortir de leur mutisme. «Les ‘Amba Boys’ respectent en principe les prêtres, «mais quand ils prennent des drogues, le banga (cannabis) mêlé au tramadol, ils deviennent agressifs, ne connaissent plus personne. S’ils étaient populaires au début de la rébellion, ils se sont transformés en prédateurs, rançonnant la population, lui imposant des taxes, volant l’argent de leurs victimes, leurs téléphones portables et leurs véhicules», témoigne un prêtre qui a été agressé.
L’Eglise joue la médiation
Les prêtres parlent avec les 'Amba Boys’ et les encouragent à quitter leurs bases dans la brousse pour revenir au village. Ces religieux représentent une protection pour la population qui se sentait abandonnée. L’Eglise tient à ce que dans les zones désertées par l’administration – dont les fonctionnaires sont particulièrement visés par les séparatistes – il y ait au moins un prêtre dans la paroisse, car sa seule présence encourage certains déplacés à revenir.
La population avait aussi fui les militaires, qui ont commis des exactions contre la population civile, tirant sur tout ce qui bougeait. «On a discuté avec le gouvernement pour que l’armée change de méthode et cela s’est calmé». Les combats continuent, mais ils ont baissé d’intensité. «Ce n’est plus comme auparavant, en 2018, 2019 et 2020, quand on trouvait des cadavres, des camions et des voitures calcinées au bord des routes…», confie une professeure de l’Université de Buéa.
Reconstituer les identités perdues
Dans le diocèse voisin de Kumba, au plus fort de la crise, 25 villages ont été incendiés. Sur les 25 paroisses, 13 ont été vidées de leur population en 2019. Actuellement, 12 d’entre elles ont recommencé à fonctionner, mais pas au même niveau. «Une seule paroisse n’a pas de prêtre à demeure, dans une zone où règne encore une forte insécurité». Durant toutes ces années où l’économie était au ralenti et les paroissiens déplacés, les prêtres étaient sans ressources et ils ont pu survivre grâce aux intentions de messe fournies par l’œuvre d’entraide «Aide à l’Eglise en Détresse ACN», nous confie un prêtre qui désire garder l’anonymat pour des raisons de sécurité.
Dans les villages qui ont été dévastés par les combats ou visés par des représailles, les archives, notamment les certificats de baptême et de mariage, ont été perdues. Les certificats de naissance et les papiers d’identité ont disparu dans les incendies des bâtiments de l’administration, ce qui empêche les enfants dépourvus de documents de s’inscrire dans une école ou de se rendre à l’hôpital. Sans document, impossible de voyager ou de démarrer un business.
Dans les diocèses anglophones, les commissions 'Justice et Paix’ travaillent à reconstituer les identités à partir des archives paroissiales, là où elles subsistent, et recherchent les certificats de naissance dans les hôpitaux. Un travail harassant et coûteux mené par l’Eglise pour reconstituer les identités de ces enfants isolés dont les parents ont été dispersés lors des affrontements. Les gens ont fui en masse vers les villes de Douala, Yaoundé, Bafoussam ou vers le Nigéria voisin…
Une jeunesse fortement impactée par la guerre
Les «Amba Boys», pendant des années, ont fait fermer les écoles, les considérant comme des institutions du gouvernement, voulant ainsi montrer que l’Etat n’avait pas d’emprise sur les régions qu’ils contrôlaient. «Maintenant, on a des jeunes de 16 ans qui fréquentent l’école primaire aux côtés d’écoliers de 6 ou 7 ans…», témoigne un collaborateur de Caritas désirant garder l’anonymat.
«Beaucoup de filles de moins de 18 ans ont déjà des enfants, certaines ont été violées pendant la guerre par les deux belligérants. Il y a beaucoup de traumatismes, d’agressivité, d’instabilité, de consommation d’alcool et de drogues chez les jeunes, qui risquent toujours d’être recrutés par les bandes armées».
Une partie des déplacés, qui ont fui durant les affrontements par crainte des représailles, sont peu à peu rentrés dans les villages, mais la composition des paroisses a changé: les plus aisés se sont réfugiés en dehors des zones anglophones affectées par la crise, affaiblissant la base économique de ces paroisses, tandis que d’autres sont venus des villages dévastés, souvent sans ressources. Les paroissiens, qui n’ont déjà que peu de moyens, font preuve de solidarité. En raison de la crise, la population qui a déjà de la peine à se nourrir elle-même, ne peut pas encore nourrir le prêtre, témoigne une paroissienne. «Grâce aux intentions de messe fournies par l’œuvre d’entraide 'Aide à l’Eglise en Détresse ACN’, la subsistance de notre curé est assurée».
Ne pas tout attendre d’en haut
Outre la formation spirituelle et morale qu’elle dispense dans les paroisses, l’Eglise suscite la mise sur pied d’activités productrices (élevage de volailles, porcheries, plantations, jardins potagers, petites entreprises, etc.), «car les fidèles à la base doivent avoir l’initiative, et ne doivent pas tout attendre d’en haut», insiste Mgr Andrew Nkea Fuanya, archevêque de Bamenda. Ses commissions 'Justice et Paix’ travaillent partout à instaurer un climat de paix, car l’Eglise des régions anglophones, souvent prise entre deux feux, estime que la «crise» qui affecte sévèrement ces régions ne peut se résoudre que par la négociation et pas par des moyens militaires. (cath.ch/jb)

Destructions sur la route de Buéa à Kumba, en zone anglophone | © Jacques Berset
Crise anglophone
Dans cet Etat d’Afrique centrale de 29 millions d’habitants à 80% francophones, la «crise anglophone» qui se déroule dans les Régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest a débuté en 2016. Les manifestations pacifiques avaient commencé par des revendications concernant l’identité culturelle, le respect du système judiciaire – notamment la common law héritée des Britanniques. Elles demandaient la reconnaissance de la spécificité du système éducatif, le fait que l’anglais soit considéré à l’égal du français, la langue officielle de la majorité, que les documents officiels soient dans les deux langues. En effet, dans les zones anglophones, des lois ne sont qu’en français, nombre de hauts fonctionnaires, préfets, sous-préfet et même directeurs d’école étaient francophones.
Cette volonté d’assimilation de la minorité anglophone - l’Etat fédéral fut aboli et l’Etat unitaire instauré en 1972 – a créé une grande frustration, qui a abouti à ce conflit armé dévastateur. Au début, les populations se sont soulevées pour revendiquer leurs droits, pas pour se séparer, car le mouvement séparatiste, qui existait dès le début de l’indépendance, était resté marginal. La répression, les exécutions extrajudiciaires, les villages brûlés, les brutalités du gouvernement ont contribué à la radicalisation de nombre d’anglophones. C’est en 2017 qu’ont eu lieu les premiers affrontements sanglants entre les groupes séparatistes armés et les forces de sécurité gouvernementales, dégénérant en véritable guerre.
Conséquence de cette crise: des centaines de milliers de déplacés internes et autant d’enfants privés de leur droit à l'éducation, les écoles publiques et même les écoles catholiques ayant été prises pour cibles par les séparatistes. Des milliers d’enseignants abandonnèrent alors leur travail sous la menace. Des centaines d’élèves furent enlevés. Ces attaques ont intimidé les parents, les incitant à déscolariser leurs enfants. JB