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    Le théologien sud-africain Albert Nolan à Bruxelles (260591)

    "Malgré la propagande gouvernementale, l’oppression des Noirs a empiré"

    Bruxelles, 26mai(APIC) De passage à Bruxelles le 23 mai, Albert Nolan,

    théologien dominicain d’Afrique du Sud, était l’invité de l’Association des

    Journalistes d’Information religieuse. Il leur a parlé de son dernier livre

    "Dieu en Afrique du Sud" et de l’évolution sociale et politique en cours

    dans son pays. La presse occidentale, selon lui, reflète fort mal cette situation, tant elle est abusée par la propagande du gouvernement de Frederik

    de Klerk. Les journalistes présents lui ont posé un certain nombre de questions sur sa manière d’enseigner la théologie comme sur la réalité politique concrète que vit l’Afrique du Sud.

    "L’Afrique du Sud présente une particularité remarquable. Dieu y fait du

    nouveau. Un jour, nous serons une nation unie, intégralement non raciale,

    démocratique à tous les niveaux, libérée de l’oppression politique et indépendante économiquement. Une nation qui développera de nouvelles formes de

    musique, et ainsi de suite." C’est ce qu’écrit Albert Nolan dans son dernier livre, dont la version anglaise originale est déjà parue en 1988.

    Deux ans après, comment jugez-vous ce que vous avez écrit ?.

    "Les Européens pourraient croire que mon livre est dépassé, vu les changements apportés sous le président De Klerk. Mais ce que la propagande de

    chez nous vous présente comme amélioration cache une triste réalité: pour

    des millions de Noirs, la situation n’a fait qu’empirer, l’oppression s’est

    accrue, la souffrance s’est aggravée"!

    Dans votre livre, vous employez l’expression "Théologie contextuelle"?

    Que signifie-t-elle pour vous?

    "Toute réflexion théologique cherche à répondre à des questions qui se

    posent dans un contexte donné. La théologie est donc toujours contextuelle,

    même si les théologiens n’en ont pas nécessairement conscience. En optant

    pour une théologie contextuelle propre à l’Afrique du Sud, notre Institut

    de Johannesbourg a voulu se donner les moyens de répondre aux questions qui

    se posent chez nous. Car trop souvent, la théologie que nous avons importée

    d’Europe en Afrique du Sud répond certes à des questions, mais des questions qui ne sont pas les nôtres".

    Albert Nolan rappelle que dans sa formation, il a dû étudier la "Somme

    Théologique, écrite par son illustre confrère du XIIIe siècle, saint Thomas

    d’Aquin, qui entendait répondre aux questions soulevées par l’introduction

    de la philosophie grecque d’Aristote dans l’université européenne médiévale. Mais ajoute-t-il, "devons-nous apprendre aujourd’hui des réponses à des

    questions qui ne se posent pas chez nous ?".

    Autres découvertes faites par l’Institut de Théologie Contextuelle: "Une

    chose est de répondre aux questions qu’on peut se poser dans un contexte

    académique, autre chose est de rencontrer les questions des gens de la rue.

    En réalité, la plupart des théologies ont muri dans un contexte académique

    et ont été élaborées en Europe par des Blancs, et même par des clercs célibataires. Or, loin de se présenter comme théologies situées dans un contexte bien particulier, elles se prétendent universelles. En fait, ce sont des

    théologies impérialistes, car elles se disent valables en tout temps et en

    tout lieu, alors qu’elles apportent des réponses et des questions qui ne

    sont pas nécessairement les questions des Noirs, des Africains, des femmes,

    des laïcs..."

    Quel est le grand "péché" de l’Afrique du Sud ?

    "Dans mon livre ’Dieu en Afrique du Sud’, je me suis efforcé de repenser, en fonction du contexte de mon pays, les grandes questions soulevées

    par l’Evangile, l’annonce du salut et l’appel à la conversion, tout comme

    la tentation et le péché. L’idolâtrie n’est pas un péché hors saison. Ce

    n’est pas un péché réservé aux soi-disant ’primitifs’ ou ’superstitieux’.

    C’est le péché par excellence de notre pays. Nous adorons l’argent. La seule chose, c’est que nous l’appelons standard de vie. L’argent, une simple

    chose, est divinisé, tandis que les hommes sont traités comme des objets".

    Où sont aujourd’hui les signes d’espérance dans votre pays ?

    "L’espérance se découvre là où se crée ’un monde qui change vers le mieux’, un monde d’une tout autre qualité. Je prétends d’ailleurs que les

    changements qui se sont produits depuis l’arrivée au pouvoir de Frederik de

    Klerk ne sont pas tous porteurs d’espérance. C’est plutôt le contraire:

    "Les gens souffrent encore plus qu’en 1988, car il y a encore plus de violence. Ne croyez cependant pas, vous les Européens, que le gouvernement

    n’est pour rien dans la violence. En réalité on a remplacé l’oppression raciale par l’oppression économique. On a changé le système d’apartheid pour

    le rendre encore plus efficace. C’est ainsi que le parti des Blancs fait

    s’affronter les Noirs entre eux. Le contrôle de la situation est d’autant

    plus facile. Méthode classique pour empêcher les changements en profondeur!".

    Comment réagissez-vous à la lecture de la presse européenne parlant de

    l’Afrique du Sud?

    "Je suis particulièrement choqué de lire seulement dans la presse européenne la version que le gouvernement sud-africain présente des événements.

    Le comble, c’est que hier personne ne croyait le gouvernement de Pretoria

    quand il précisait sa politique d’apartheid, tandis qu’aujourd’hui, à voir

    le ton agréable et apparemment conciliant du président de Klerk à la télévision, tout le monde le croit, les Noirs comme les Blancs. La propagande

    est donc efficace à 100%. C’est le coup d’Etat le plus étonnant qui ait jamais eu lieu !. Le parti du président de Klerk a même réussi à transformer

    en victoire l’échec crucial de 40 ans de politique d’apartheid".

    "Nous devons bien le reconnaître, poursuit le Père Nolan, il nous faut

    tout recommencer. Il nous faut reprendre la lutte contre une nouvelle oppression. D’ailleurs, quand on y réfléchit, le président de Klerk n’a jamais dit que l’apartheid était mauvais. Il n’a jamais confessé non plus sa

    responsabilité dans la souffrance des gens. Et son gouvernement s’est bien

    gardé de mettre un terme à la violence. Au contraire, il tire même parti de

    la publication des chiffres: 30 tués ici, 20 là-bas...Mais la propagande ne

    dit pas que les 30 Noirs tués ont été abattus par des sympathisants du mouvement zoulou Inkhata, avec la complicité de la police qui a assisté aux

    assassinats sans intervenir et a quasiment raccompagné les assassins sous

    escorte!".

    Finalement, "est-ce que Dieu fait vraiment du nouveau en Afrique du

    Sud", comme vous l’écriviez en 1988 ?

    "A voir ce qui s’est passé depuis l’annonce par Frederik De Klerk en

    février dernier de la suppression des pilliers de l’apartheid, ma réponse

    est la suivante: Le salut n’est pas aussi proche qu’il me le semblait, il y

    a deux ans. Le drame est que nous ne pouvons plus compter sur le soutien de

    l’Europe ni sur la compréhension correcte de l’Occident, où l’on ne remarque pas que les intérêts des plus pauvres ne sont pas pris en compte! Cà ne

    veut pas dire que Dieu n’est pas à l’oeuvre ni qu’il travaille moins vite.

    Simplement, je crois qu’il est actif en Afrique du Sud d’une manière différente de ce que j’avais prévu".

    Qu’attendez-vous du Synode des évêques pour l’Afrique ? Constitue-t-il

    un espoir pour l’Eglise catholique d’Afrique du Sud ?

    "Je suis très sceptique. Le document préparatoire a été rédigé à Rome

    par des théologiens romains dans un contexte romain. Ils ne savent pas ce

    qui se vit chez nous. Je crains donc que le synode africain qui se prépare

    soit un non-évènement".

    E N C A D R E

    Agé de 57 ans, le Père Albert Nolan avait été élu en 1983 au chapitre

    général des Dominicains comme Supérieur général de son Ordre. Mais juste

    après son élection, cet ancien aumônier de la Jeunesse Etudiante Chrétienne

    (JEC) avait demandé à ses confrères de pouvoir poursuivre son apostolat aux

    côtés des victimes de l’apartheid et son travail de théologien dans le cadre de l’Institut de Théologie Contextuelle à Johannesbourg. Et pour la

    première fois depuis l’origine de l’Ordre fondé par saint Dominique, les

    délégués de toutes les provinces du monde entier revenaient sur leur décision. Acceptant le souhait d’Albert Nolan, ils nommaient alors un autre Supérieur général.

    Le livre d’Albert Nolan: "Dieu en Afrique du Sud" a paru en fançais aux

    éditions "Le Cerf", Paris, coll. "Théologies", 301 p. (apic/cip/ba)

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