Le pape désavoue-t-il le CCEE?
L’analyse de Peter Hebblethwaite dans le "National Catholic Reporter"
Oxford, 11 mars(APIC) Un non-événement, l’expression d’une claire volonté
romaine de reprendre en main la "nouvelle évangélisation" de l’Europe, un
désaveu de la politique du cardinal Carlo Maria Martini, archevêque de Milan et président du Conseil des Conférences épiscopales d’Europe (CCEE) :
ce sont les leçons que tirent du Synode des évêques pour l’Europe, certains
observateurs. Une analyse que partage Peter Hebblethwaite dans le "National
Catholic Reporter" (Washington).
Au terme du Synode, beaucoup ont vu dans l’Assemblée avant tout une expérience importante au plan de la communion ecclésiale. C’était en effet la
première fois que se réunissaient en toute liberté des membres de l’Eglise
catholique de l’Est et de l’Ouest, occasion jusqu’il y a peu quasiment
inespérée de partager les difficultés des Eglises de l’Est. Dans l’une des
éditions de l’hebdomadaire catholique américan, Peter Hebblethwaite s’étonne: fallait-il pour cela réunir un Synode? Il s’agissait en fait, écrit-il,
de manifester une décision fixée d’avance: la création d’un nouvel organe
chargé de la "nouvelle évangélisation" et de le confier au cardinal Camillo
Ruini, de la tendance "Communion et Libération".
Une nouvelle structure?
Dans une allocution finale, le pape justifie la création de cette nouvelle structure à qui a été confiée la tâche de publier dans l’année un
rapport sur la meilleure manière d’évangéliser l’Europe. Or, observe Peter
Hebblethwaite, la coordination de l’évangélisation a depuis longtemps été
confiée au Conseil des Conférences épiscopales d’Europe (CCEE).
L’auteur de l’analyse remonte aux origines du CCEE, dont la cheville
ouvrière fut Mgr Roger Etchegaray, à l’époque secrétaire de la Conférence
des évêques de France. Le futur cardinal écrivait en 1965 un texte inspiré
du décret "Christus Dominus" de Vatican II: "Là où les circonstances particulières le requièrent, les évêques de plusieurs nations pourront, avec
l’approbation du Siège apostolique, constituer une seule Conférence. Il
faut au surplus encourager les relations entre les Conférences épiscopales
de diverses nations, en vue de promouvoir et d’assurer un plus grand bien".
Mgr Etchegaray proposait une série de sujets réclamant l’attention pastorale des évêques européens: la migration des travailleurs du Sud vers le
Nord, le tourisme, le développement des institutions économiques et politiques qui commençaient déjà à structurer l’espace européen.
L’initiative de Mgr Etchegaray fut bien accueillie. Le 18 novembre 1965,
les présidents des treize Conférences épiscopales européennes existantes se
rencontraient pour mettre sur pied un comité chargé d’examiner quelle forme
pourrait prendre la future coopération. L’étape suivante fut franchie en
juillet 1967, quand 7 cardinaux et 68 évêques de l’Ouest et de l’Est tinrent à Noordwijkerhout (Pays-Bas) le premier symposium des évêques européens. Il avait pour thème "Les structures diocésaines postconciliaires".
Cette tentative de mettre en oeuvre le Concile à un niveau local fut approuvée par Paul VI.
Le CCEE était officiellement créé en 1971. Le 10 janvier 1977, ses statuts étaient approuvés par la Congrégation des évêques. Ils ne peuvent être
abrogés que par un nouvel acte juridique. La tâche du Conseil est essentiellement de coopération, d’étude et de coordination, même s’il n’a pas
réellement de pouvoir sur les évêques d’Europe. Son premier président fut
le cardinal Hume (Westminster, Grande-Bretagne). C’est aujourd’hui le cardinal Martini qui le préside.
La force du CCEE est que, embrassant dès le début l’Est et l’Ouest, il
fut une des premières concrétisations de l’idée d’"unité spirituelle de
l’Europe" affirmée par Jean Paul II lors de sa visite en Pologne en juin
1979. Le pape actuel, qui en fut membre, souligna d’ailleurs à la première
rencontre (juillet 1979) la nécessité d’une réflexion sur l’évangélisation
du continent européen. Le CCEE le prit au mot en tenant une série de réunions sur ce thème. Un acte symbolique fut posé en 1980, quand le cardinal
Hume conduisit les évêques d’Europe (dont l’évêque de Rome) en pèlerinage à
Subiaco, au lieu même de la conversion de saint Benoît, que Paul VI avait
proclamé "patron de l’Europe" en 1966.
Le CCEE peut donc être considéré comme "un allié du pape dans son projet
d’évangélisation de l’Europe", souligne Peter Hebblethwaite. Or,
affirme-t-il, il a été systématiquement exclu de la préparation du récent
synode.
Un "label européen" de l’évangélisation
P. Hebblethwaite rappelle les cinq conditions nécessaires à l’évangélisation de l’Europe que, "sans mauvaise humeur apparente", le cardinal Martini a évoquées à l’occasion du Synode.
Tout d’abord, encourager la "collégialité affective": loin d’être une
théorie, la colléegialité est une union réelle des esprits et des coeurs.
Si les assemblées convoquées autour d’un thème sont utiles, les réunions
"par secteur" sont primordiales; elles permettent aux évêques irlandais de
rencontrer leurs confrères bulgares ou polonais. La nouvelle génération
d’évêques aura une mentalité pleinement européenne.
La seconde condition est que les différentes commissions du CCEE (catéchèse, apostolat des laïcs, migration, tourisme...) s’accordent sur la
meilleure manière d’évangéliser l’Europe. Il faut que l’enseignement du pape, la réflexion développée par les évêques lors de leurs réunions, les
avis donnés par les religieux et religieuses, les laïcs et les prêtres,
permettent de définir un "label européen de l’évangélisation".
Troisième condition: un renforcement de la collaboration oecuménique
avec le Conseil des Eglises européennes (KEK). Peter Hebblethwaite rappelle
que, si la plupart des Eglises orthodoxes ont refusé d’envoyer des "délégués fraternels" au Synode sur l’Europe, elles avaient rencontré les membres du CCEE à Saint-Jacques de Compostelle deux semaines plus tôt. Il
n’est donc pas exact d’affirmer que les relations entre les catholiques et
les orthodoxes se sont effondrées à la fin de 1991. C’est encore le CCEE
qui a négocié la reprise du dialogue théologique avec les orthodoxes.
Quatrièmement, le cardinal Martini entrevoit le temps où les évêques européens parleront d’une même voix face aux différentes instances européennes (Communauté européenne, Conseil de l’Europe, Conférence sur la sécurité
et la Coopération en Europe).
Enfin, l’archevêque de Milan souhaite une plus étroite collaboration entre le CCEE et la Commission des épiscopats de la Communauté européenne,
l’organisme chargé depuis 1980 de traiter spécifiquement avec les institutions européennes et dont le président est Mgr Brand, l’archevêque de
Strasbourg. Cette collaboration lui semble nécessaire en vue de l’élargissement de la Communauté européenne. Quoique le cardinal Martini ne l’exprime pas de cette manière, l’auteur de l’analyse n’hésite pas à lui faire dire que la prétention de la Secrétairerie d’Etat à être le seul interlocuteur de la Communauté européenne est "proprement extravagante".
Peter Hebblethwaite souligne aussi l’importance de la contribution des
religieux à l’évangélisation en Europe. Le Synode a entendu un rapport
d’une franciscaine, France Delcourt, présidente de la Conférence européenne
des Supérieurs majeurs. Cette organisation, créée en 1963, dont le secrétaire est un jésuite irlandais, le Père John Dargan, réunit 480’000 religieux masculins et féminins, près de la moitié de l’effectif mondial. Quel
rôle sera dévolu à cet auxiliaire très efficace du CCEE dans l’évangélisation de l’Europe, dont les atouts sont la sagesse de l’expérience, une vision d’ensemble et un "know-how" théologique?
A Nazareth
Pour Peter Hebblethwaite, imaginer que le CCEE puisse ne pas faire cause
commune avec le pape relève de la "paranoïa". L’évêque de Rome n’est-il pas
lui aussi un évêque européen? Les Editions Pemme à Milan n’ont-elles publié, en même temps qu’un volume sur le CCEE, la somme des 285 discours que
le pape a consacrés à l’Europe?
Le cardinal Martini a fourni la clé en faisant une lecture symbolique du
départ de Jésus de Nazareth à Capharnaüm. Jésus quitte le calme rural pour
une cité bruyante et industrielle, carrefour de nombreuses cultures et
religions. Nazareth symbolise la stabilité européenne d’hier, Capharnaüm la
"modernité", le "pluralisme", la "nouvelle Europe en train d’émerger".
Pour l’auteur de l’analyse, le cardinal voit d’un oeil critique la position de Jean Paul II. Alors que le Synode demande dans sa déclaration finale que le CCEE et la Commission des épiscopats de la Communauté européenne
renforcent leur collaboration, le pape n’en a absolument rien dit dans son
discours final. Il a plutôt décrit un organisme alternatif, auquel il assigne exactement les mêmes buts et qui serait "un collège épiscopal pour
l’évangélisation de l’Europe".
Indice révélateur, selon Peter Hebblethwaite: Mgr Martini a déclaré dans
une interview qu’il aimerait finir ses jours à Jérusalem. Non qu’il se résigne ou qu’il désespère, dit-il, mais il ne désire pas aller à Rome et
travailler à la Curie pour y succéder, a-t-il déclaré, au cardinal Joseph
Ratzinger pour présider le Conseil pour l’unité des chrétiens. Jérusalem
est, pour lui, la cité de la paix, où il pourra poursuivre ses recherches
bibliques.
L’homme qui monte
L’homme qui monte, écrit Hebblethwaite, c’est incontestablement le cardinal Camillo Ruini, qui a succédé l’an dernier au cardinal Ugo Poletti
comme vicaire du pape pour le diocèse de Rome. Jean Paul II a décelé chez
cet homme, qu’il a créé cardinal en juin dernier, des qualités que les autres n’avaient pas encore découvertes. Comme vicaire de Rome, il traite
avec le diocèse à la place du pape; comme président de la Conférence épiscopale italienne (CEI), il parle au nom des 259 évêques italiens.
Or, Mgr Ruini n’a pas été élu président de la CEI, mais désigné par le
pape. Interrogé sur cette anomalie, il a répondu, indigné, qu’il se sentait
au contraire conforté par cette manière de procéder.
Superflu et démotivant
La nouvelle structure, telle qu’elle se propose de fonctionner, ignore
complètement le caractère sacramentel du ministère de l’évêque qui est la
base de la collégialité. Le Concile Vatican II l’a rappelé: "Les évêques
comme vicaires et délégués du Christ, gouvernent les Eglises particulières
qui leur sont confiées... La charge pastorale, c’est-à-dire le soin quotidien et habituel de leurs brebis, leur est confié en plénitude, et il ne
faut pas voir en eux les vicaires des Pontifes Romains car ils exercent un
pouvoir qui leur est propre, et c’est en toute vérité qu’on les appelle les
chefs du peuple qu’ils dirigent. Aussi leur pouvoir n’est-il pas diminué
par le pouvoir suprême et universel, mais au contraire est affirmé, fortifié et défendu par lui" (Constitution "Lumen gentium"). La même Constitution évoque la diversité et l’union des Eglises particulières comme représentatives de la catholicité de l’Eglise, de Galway (Irlande) à Novossibirsk (Russie) et de Coire à Saginaw (Etats-Unis)
L’idée de créer une nouvelle structure, outre qu’elle est superflue,
risque d’être un obstacle sérieux à l’évangélisation que par ailleurs elle
prétend promouvoir, conclut Peter Hebblethwaite. Le "principe de subsidiarité" fait place à une "vision monarchiste" du pouvoir qui démoralise les
évêques et surtout les chrétiens. Rien à voir avec un complexe anti-romain,
ajoute le journaliste américain. Le CCEE ne veut rien d’autre que collaborer avec le pape dans une mission qui concerne chacun. Si ce n’est pas possible en Europe, cela ne se fera ni en Afrique, qui prépare son Synode, ni
en Amérique latine où va se tenir un "quasi-synode", à savoir la quatrième
Assemblée générale du Conseil épiscopal latino-américain (CELAM). (apiccip/pr)