"Gengis Khan" des temps modernes ou "plus grand mendiant du siècle" ?
Fribourg, 14 janvier, (APIC/Jacques Berset) Est-il, comme l’appelait dans
les années 60 le cardinal Frings, archevêque de Cologne, "un moderne Gengis
Khan qui emporte tout sur son passage", ou "le plus grand mendiant du siècle" qui a réussi en 45 ans à récolter quelque 2,5 milliards de dollars
pour venir en aide de par le monde aux Eglises persécutées ou dans le besoin ? Le Père Werenfried van Straaten, fondateur de l’Aide à l’Eglise en
détresse (AED), est peut-être les deux choses à la fois. Ce personnage charismatique, qui a toujours nagé à contre-courant des idées reçues, fêtera
ses 80 ans le 17 janvier prochain. Avec un ardent désir au coeur: faire
ressusciter l’Eglise en Russie, et pour cela, il n’hésite pas à aider
l’Eglise orthodoxe par des gestes de réconciliation concrets.
Indéfectiblement soutenu par 600 à 700’000 bienfaiteurs, le "Père au
lard" - surnom qui lui fut donné au sortir de la guerre alors qu’il récoltait en Belgique et en Hollande vivres et argent pour les réfugiés allemands, des Allemands qui n’avaient pas laissé que des bons souvenirs dans
ces deux pays! - n’a certes pas que des amis. Ses détracteurs n’ont d’ailleurs pas hésité à le qualifier, pour sa verve anti-communiste, de "dernier
général de la guerre froide". N’empêche, que sur ce plan-là en tout cas,
l’Histoire lui aura donné raison.
Pour qui l’a côtoyé ou accompagné une seule fois dans l’un de ses périples derrière ce qu’il était convenu d’appeler le "rideau de fer", le personnage ne laisse pas indifférent. Et la population de l’ex-Bloc de l’Est
ne s’y trompe pas quand elle lui offre un triomphe, comme l’an dernier à
Lviv, en Ukraine occidentale, lors de son apparition aux côtés du cardinal
Lubachivsky, le chef de l’Eglise gréco-catholique de retour d’exil. Son
oeuvre, l’AED, est connue de nombreux chrétiens jusqu’aux confins de l’exempire soviétique. Combien de livres, d’objets de culte et d’aide financière, introduits clandestinement par mille voies détournées, ont-ils permis à
la flamme vacillante de la foi de subsister malgré la persécution ?
Depuis plusieurs décennies, Werenfried van Straaten, pour qui l’essentiel de sa mission et de sa vocation est de "sécher les larmes de Dieu
partout où Il pleure", n’est plus seulement actif en Europe de l’Est. Ainsi, l’AED apporte son aide à l’Amérique latine dès 1962, avant de s’intéresser quelques années plus tard aux Eglises nécessiteuses d’Asie et
d’Afrique.
Inquiétudes face à un monde occidental de plus en plus matérialiste
Mais les évolutions en cours dans un monde occidental de plus en plus
matérialiste, où des "néo-modernistes sont en train de détruire l’Eglise de
l’intérieur", inquiète désormais profondément le religieux prémontré, qui
souhaite aussi soutenir le combat contre le déclin des moeurs et la méfiance envers l’autorité romaine.
Le pape Jean Paul II chérit particulièrement l’oeuvre du Père Werenfried
et il a même nommé en février 1992 un délégué spécial du Saint-Siège auprès
de l’Oeuvre en la personne de l’évêque d’Augsbourg, Mgr Josef Stimpfle.
L’AED est tout à fait en syntonie avec le programme de nouvelle évangélisation que le Souverain pontife souhaite pour l’Europe. Le "Père au lard"
avait d’ailleurs été personnellement invité par Jean Paul II à Rome lors du
Synode extraordinaire sur l’Europe il y a un an.
Aujourd’hui, l’infatigable croisé rentre d’un récent voyage en Russie,
où il a rencontré non seulement l’archevêque Kondrusiewicz, chef de la
hiérarchie catholique pour la Russie d’Europe, mais également le patriarche
de Moscou, Alexis II, et les évêques orthodoxes de Novgorod et de St-Petersbourg. Car, empoignant la nouvelle tâche qu’il s’est assignée pour ses
80 ans, il est persuadé que "l’Eglise du Christ en Russie peut ressusciter
après 70 ans de dictature et d’athéisme d’Etat"; et par Eglise de Russie,
il entend aussi bien l’Eglise orthodoxe que l’Eglise catholique. Quand on
sait les tensions nées de la renaissance de l’Eglise uniate en Ukraine et
la restauration de la hiérarchie catholique de rite latin dans les territoires de l’ex-Union soviétique, l’on mesure l’audace - et pourquoi pas le
geste prophétique ? - de ce personnage hors du commun. (apic/be)
Encadré
Le P. Werenfried van Straaten est né le 17 janvier 1913 à Mijdrecht (Hollande); il est entré en 1934 dans l’Abbaye des Prémontrés de Tongerlo, en
Belgique, où il a été ordonné prêtre en 1940. Il fonda l’AED en 1947, à
Tongerlo, en réponse à la misère de millions de réfugiés et de déplacés,
dont 3.000 prêtres, dans l’Allemagne d’après-guerre. Il dut mendier à cette
époque pour eux des vêtements, des aliments et du lard, en Belgique et en
Hollande. Ceci lui valut le surnom de "Père au lard".
En 1950, le Père Werenfried fonda la mission de Chapelles roulantes pour
le travail pastoral auprès des Allemands de la diaspora. En 1953, il fonda
l’Ordre des "Compagnons Bâtisseurs" et en 1954 il se chargea d’aider les
chrétiens persécutés derrière le "rideau de fer", puis les réfugiés arabes
(1955), les réfugiés de Chine, de Corée du Nord et du Vietnam du Nord
(1961). En 1962, il étendit son aide, à la demande du Saint-Siège, à l’Amérique latine puis, quelques années plus tard, à l’Asie et à l’Afrique.
En 1964, l’AED a été reconnue par le Vatican comme une organisation
"Pium sodalitium" et en 1984 celle-ci a été établie par décret comme une
association publique et universelle de droit pontifical. Le siège international de l’AED se trouve à Königstein im Taunus, en Allemagne. En Suisse,
le siège de l’AED est à Lucerne (Cysatstrasse 6) et l’Oeuvre étudie l’ouverture prochaine d’une antenne en Suisse romande. (apic/be)