Le pape entame samedi son voyage au Brésil, le 2e dans ce pays (101091)
Rome, 10octobre(APIC) Le pape Jean Paul II entamera samedi 12 octobre au
Brésil son 53e voyage officiel hors d’Italie. Un périple de 10 jours qui le
mènera dans une douzaine de villes brésiliennes. Le pape avait visité le
Brésil du 30 juin au 12 juillet 1980. Un séjour au cours duquel il n’avait
pas hésité a appelé Dom Helder Camara "frère des pauvres, mon frère". Des
changements sont intervenus depuis au Brésil, notamment en ce qui concerne
les nominations d’évêques qui s’inscrivent dans une autre ligne pastorale
que leurs prédécesseurs. L’Eglise brésilienne a en outre été le théâtre
d’un certain nombre d’événements qui ont terni, aux dires de nombreux observateurs brésiliens, "l’image de la Curie romaine".
Le Brésil occupe la moitié du continent sud-américain et s’étend sur une
superficie de 8’511’000 km2. Les plus grandes distances est-ouest dépassent
4’000 km et les distances nord-sud sont à peine moins grandes. Le pays
compte une population de 150 millions d’habitants dont 45% sont des Noirs
descendants d’esclaves. Après le Nigéria, le Brésil, dont la langue usuelle
est le portugais, est le second pays noir du monde. La moitié de ces Noirs
habitent les régions les plus pauvres, c’est-à-dire le nord du pays.
Les problèmes socio-économiques dont souffre le Brésil sont énormes et
engendrent une violence inhumaine dans cette république fédérale composée
de 27 Etats. Et même si depuis 1985, le Brésil s’est donné un gouvernement
civil après 21 ans de régime autoritaire, les diverses forces de police
n’hésitent pas à recourir "à la torture et aux exécutions extrajudiciaires", selon de nombreux rapports d’organisations qui luttent en faveur des
droits de l’homme.
Un désastre économique et social
A l’instar des pays latino-américains, l’exode rural représente un immense problème. 80% ou presque de la population est maintenant concentrée
dans les villes, et le mouvement d’urbanisation continue. Rien que pour la
ville de Sao Paulo, on estime qu’il arrive chaque jour un millier de personnes. Pour des millions de familles, les conditions de logement sont
etrêmement précaires, pour ne pas dire désastreuses.
Les conflits à propos de la propriété des terres rurales sont aussi fréquents. 342 familles possèdent à elles seules 47,5 millions d’hectares,
"laissant" les 42,5 autres aux quelque 2,5 millions de petits propriétaires. Il n’y a jamais eu de réformes agraires. Les grands propriétaires s’y
sont opposés, alors que l’Eglise en avait fait un objectif prioritaire.
Fréquemment, des petits paysans sont expulsés de leur terre parce qu’ils
n’ont pas de titre écrit de propriété. La Commission pastorale de la terre,
organisme attaché à l’épiscopat, a relevé, pour la seule année 1990, 401
conflits fonciers dans le monde rural. Ces conflits, qui ont provoqué les
assassinats de 75 personnes, sans parler des tentatives d’assassinat ou des
menaces de mort, concernaient 190’000 personnes.
Le parc industriel du Brésil est développé, mais la plupart des entreprises appartiennent à des multinationales, qui profitent des salaires très
bas. Sur la tranche d’âge de 20 à 40 ans, le pays compte 20% de chômeurs.
Quant aux travailleurs, leur salaire n’est plus que le quart de ce qu’il
était il y a 30 ans. La dette extérieure s’élève à 125 milliards de dollars
et les intérêts annuels à 17 milliards.
Ce qu’il reste des Indiens...
Autre grave problème: les enfants de la rue. On estime entre 8 et 10
millions le nombre d’enfants dont le lieu principal de vie est la rue. Ils
vivent de débrouille, de petits travaux, mais aussi de vols. Les "escadrons
de la mort" n’hésitent pas à les éliminer. A Rio de Janeiro, ville de 10
millions d’habitants, 1’700 enfants ont été massacrés en une année par ces
escadrons ou par des polices parallèles.
A l’aube du 500e anniversaire de la "découverte de l’Amérique", les statistiques ne laissent pas sous silence le fait que 5 millions d’Indiens vivaient au Brésil lors de l’arrivée des Portugais. Ils ne sont plus que
200’000 aujourd’hui, à vivre dans la forêt, considérés du reste comme des
entraves car les terres qu’ils occupent sont convoitées et déboisées. Chaque seconde qui s’écoule, la superficie d’un terrain de football est mise à
blanc en Amazonie.
L’Eglise au Brésil
L’Eglise catholique au Brésil compte 352 diocèses et près de 400 évêques
(y compris les auxiliaires et les retraités). C’est l’épiscopat le plus
nombreux du monde. Le pays dispose de 13’000 prêtres, dont une grande partie est originaire de l’étranger. Les prêtres sont inégalement répartis:
dans le Nordeste, la proportion peut atteindre un prêtre pour 100’000 habitants.
La Conférence épiscopale brésilienne fut l’une des premières au monde à
se constituer (dès 1952). Son principal pionnier n’est autre que Dom Helder Camara, qui en fut l’âme pendant près de 20 ans. Une génération d’évêque provenant de l’Action catholique ont aidé l’Eglise à être présente dans
la société brésilienne de l’ère post-conciliaire et sans dépendance envers
le pouvoir civil. C’est dans ce contexte que se sont développés les CEB
(Communautés Ecclésiales de Base). Aujourd’hui, les CEB sont au nombre de
80’000. Alors que pendant des siècles l’Eglise au Brésil s’est alliée à la
classe dirigeante, un certain nombre d’évêques réalisèrent une conversion à
la suite du Concile et de l’Assemblée continentale de Medellin (1968). Ils
s’ouvrirent au monde des pauvres et s’engagèrent à leurs côtés.
Lors de son voyage au Brésil en 1980, le pape s’est montré très solidaire de cette option pour les pauvres; il a appelé Dom Helder Camara "frère
des pauvres, mon frère", il a dit dans son discours à la Conférence nationale des évêques brésiliens: "L’Eglise du Brésil a raison de se manifester
comme Eglise des pauvres... Elle revendique comme son droit et son devoir
la pratique d’une pastorale sociale"; et à Dom Helder Camara: "Chaque fois
que les droits fondamentaux de l’homme sont en jeu, il faut crier".
Mais depuis 1980, l’Eglise brésilienne a été le théâtre de nombreux événements. Evénements qui, aux dires de nombreux observaters brésiliens, "ont
terni l’image de la Curie romaine": la nomination de nouveaux évêques a
fait l’objet de sévères critiques. Le successeur de Dom Helder Camara, Dom
Cardoso Sobrino, n’a pas hésité à appeler la police pour chasser les pauvres qui voulaient le rencontrer. De nombreux catholiques brésiliens reprochent en outre à Rome les mises en garde, les suspensions d’enseignement et
le silence imposé à certains théologiens (Léonardo Boff est réduit au silence pour la troisième fois). Des reproches aussi en raison de la division
du diocèse de Sao Paulo. On n’a pas non plus oublié les réprimandes
adressées à l’évêque Casaldaliga, très engagé dans la défense des droits
des paysans et proposé par l’Eglise catholique espagnole pour le Prix Nobel
de la Paix. L’intervention de Rome dans le projet de formation biblique
"Parole et Vie" et dans les élections de la CLAR (Confédération latino-américaine des Religieux) ont elles aussi été très mal reçues dans les milieux
brésiliens qui se veulent fidèles à Vatican II, à Medellin et à Puebla.
Pourtant, fait-on remarquer, au Brésil, l’Eglise reste un des lieux les
plus crédibles et un réservoir d’espérance pour les plus pauvres. (apiccip/pr)