Le Guatemala : plein de contradictions
d’unité paysanne, est rentrée au Guatemala, après de nombreux mois d’exil.
On l’arrête aussitôt, sur dénonciation. Puis un juge civil la remet en
liberté.
Le 11 mai, deux patrouilles militaires font sécession et tentent un coup
d’Etat. En vain.
Ces faits, aux yeux d’Entraide et fraternité, sont significatifs d’un
régime guatémaltèque "plein de contradictions". Le gouvernement du
démocrate chrétien Vinicio Cerezo, premier gouvernement civil depuis 1954,
donne depuis deux ans une certaine image d’ouverture. Non seulement il a
autorisé récemment la libération de Rigoberta Menchu, mais il a prêté son
concours au président costaricain Arias pour qu’on en arrive aux accords de
paix d’Esquipulas II, signés le 7 août 1987 par les chefs des cinq pays
d’Amerique centrale. En outre, le gouvernement a créé une boîte postale et
un numéro de téléphone pour qu’on puisse dénoncer anonymement les
militaires corrompus. Et il ne cache pas que les cadavres récemment
découverts dans un charnier sont les dépouilles de personnes arrêtées un
jour par des militaires.
Mais sur les questions fondamentales, et notamment dans le domaine de la
justice socio-économique, "rien n’a vraiment changé", constate-t-on à
Entraide et fraternité. En effet, 75 % des terres restent concentrées entre
les mains d’à peine 20 % des propriétaires. 40 % de la population pauvre ne
peut se partager que 14 % du revenu national, tandis que 10 % de la
population s’approprie 41 % du revenu national. Les hausses de salaires
concédées ces derniers temps ont été immédiatement répercutées sur les prix
à la consommation. Bref, plus de la moitié des 9 millions de guatémaltèques
demeurent aujourd’hui en-dessous du seuil de pauvreté.
Un fait pourrait être jugé prometteur : le gouvernement a permis au Mouvement des paysans pour la terre, animé par un prêtre, de racheter des terres avec des crédits de l’Etat. Mais, outre que ces terres ne sont guère
fertiles, n’est-ce pas "conceder un peu pour ne rien lâcher sur l’essentiel" ? Dans le même temps, en effet, les militaires, sous prétexte de faire la chasse à la guérilla, continuent d’expulser des familles des zones
rurales, quitte à s’efforcer d’attirer leur sympathie par de l’aide humanitaire.
En mars dernier, les évêques guatémaltèques ont publié une lettre
pastorale commune, ou ils lancent une "clamor por la tierra", un cri en
faveur de la réforme agraire. "Enfin une position claire" entend-on dire
aujourd’hui dans le pays. Mais sous le gouvernement Cerezo, des chrétiens
qui luttent pour la justice, et notamment des religieux et des religieuses,
s’inquiètent des nouvelles menaces de répression qui leur sont adressées.
Au Nicaragua : une économie malade
Si la paix s’établit vraiment en Amérique centrale, le Nicaragua ne sera
pas le dernier à en jouir. Il a consacré jusqu’ici 60 % de son budget à la
guerre , tout spécialement à la lutte contre la Contra, armée par les
Etats-Unis. Les 40 % restants sont insuffisants pour les besoins du pays,
d’autant plus que le pays est dirigé par un front sandiniste, ou les
pragmatiques ne l’emportent pas toujours sur les doctrinaires.
La situation lamentable de l’économie du pays ne s’expliquerait pas sans
cet effort de guerre prolongé, à quoi s’ajoutent les bévues d’une certaine
politique et les resultat du boycottage systématique des Etats-Unis, ainsi
que les aléas du climat. Un tas de projets de développement, par exemple,
demeurent aujourd’hui en souffrance, faute de matériaux de construction
disponibles.
En février, le gouvernement sandiniste a decidé une réforme économique
et monétaire pour combattre l’inflation. Mais le cours du cordoba a été
fixé artificiellement par rapport au dollar et cela n’a pas empêché une
dévaluation décuplée au marché noir : jusqu’à 100 cordobas pour 1 dollar.
Or, le blocage des salaires se poursuit, selon une échelle salariale qui
reste gravement inadaptée. En d’autres termes, explique-t-on à Entraide et
fraternité, la réforme monétaire n’a été qu’une aspirine pour combattre la
fièvre, tandis que la production économique reste malade.
Les difficultés économiques ont pourtant sérieusement incité les
dirigeants sandinistes à s’engager dans des efforts de paix. Mais
l’apaisement progressif des tensions, dans le prolongement des accords
d’Esquipulas II, ne va pas provoquer une reprise immediate de l’économie.
Peut-on s’attendre, dans ce cas, à un mécontentement populaire croissant ?
On voit certes monter davantage de revendications sociales, comme une grève
prolongée dans le secteur automobile ou une grève de la faim des ouvriers
de la construction. Mais ces revendications s’expriment à l’intérieur du
cadre politique existant, et non en opposition au front sandiniste comme
tel, ce qui incite peu à peu les opposants radicaux au régime à revoir leur
jugement : n’est-il pas plus efficace d’agir au sein du cadre politique
délimité par les sandinistes, tout en veillant à l’autonomie nécessaire de
l’action ?
Quant à la question des droits de l’homme, elle demeure très
controversée. La commission gouvernementale des droits de l’home reconnaît
l’existence de 1400 prisonniers politiques, dont 700, dit-elle, attendent
encore leur libération. La commission des droits de l’homme indépendante ne
parle pas de libération, mais cite un nombre de 6.000 prisonniers
politiques. Qui croire, si la version officielle n’est pas crédible a
priori et si l’autre organisme est réputé pour ses exagérations ?
Dans un pays ou l’on ne déplore pas d’assassinats politiques, le
principale problème des droits de l’homme, selon Entraide et fraternité,
réside dans la pression permanente que le régime fait peser sur ses
contestataires : arrestations momentanées et dissuasives des citoyens
revendicatifs, encouragements à la propagande officielle.
Depuis Esquipulas II, néanmoins, l’espoir de paix se concrétise peu à
peu au Nicaragua. Alors que des simples recrues de la Contra acceptent de
déposer les armes et de rentrer dans leur village d’origine, ils y sont
bien accueillis, même par les sandinistes. De même, l’apaisement de la
tension entre l’Eglise et l’Etat se confirme. Et les évêques dialoguent
aujourd’hui beaucoup plus volontiers avec les sandinistes. Comme si les uns
et les autres avaient appris à mieux se respecter mutuellement.
(apic/cip/ym)