Une pétition des oeuvres d’entraide
suisses dérange les milieux de l’économie
Jacques Berset, Agence APIC
Six mois après le lancement par les oeuvres suisses d’entraide de la pétition "Le désendettement : une question de survie", le cap des 100’000 signatures a déjà été largement dépassé. Et l’accueil est très favorable dans
le public, sauf dans les milieux économiques.... même si Michel Camdessus,
directeur général du Fonds Monétaire International (FMI), a qualifié ce
projet de fonds de contrepartie pour financer des projets de développement
dans les pays les plus pauvres de "percée intelligente et créative". En effet, cette pétition ne demande pas une remise pure et simple de la dette,
mais propose un processus de désendettement créatif.
Cette démarche en faveur de la création, à l’occasion des 700 ans de la
Confédération helvétique en 1991, d’un fonds de désendettement de 700 millions de francs suisses en faveur des pays les plus pauvres, irrite les milieux économiques. Ainsi, Karl Janjöri, directeur général de l’Union de
Banques Suisses (UBS), estime dans le pavé publicitaire "L’UBS informe" publié en avril dans de nombreux quotidiens, que cette proposition est "dénuée de réalisme".
Plus suprenante pour les initiateurs de la pétition - l’Action de carême
des catholiques suisses (l’équivalent du CCFD), son homologue protestant
Pain pour la Prochain, l’Entraide Protestante, Caritas et les deux oeuvres
d’entraide non-confessionnelles Helvetas et Swissaid - est la prise de
position du "Bureau interconfessionnel d’information Foi & Economie" à Fribourg. Cet organisme, indépendant des instances officielles des Eglises,
est financé principalement par les milieux industriels et financiers.
"Le remède pire que le mal"
Responsable du Bureau "Foi & Economie", le journaliste Walter Buchs,
président de l’Association des journalistes catholiques suisses, estime que
l’idée est bonne, mais que les moyens proposés sont erronés, car ils relèvent des "idées préconçues" des oeuvres d’entraide. Ces dernières ont "dans
certaines de leurs prises de position des idées socialisantes, ce qui n’est
pas conforme à la doctrine sociale de l’Eglise, qui est très clairement
axée sur l’économie de marché". Il admet en fait qu’entre son Bureau et les
oeuvres d’entraide ainsi qu’avec la Commission "Justice et Paix" de la Conférence des évêques et l’Institut d’Ethique Sociale (IES) de la Fédération
des Eglises protestantes de la Suisse (FEPS), "il y a aussi des divergences
idéologiques qu’il ne faut pas nier".
La crise de l’endettement du tiers-monde démontre en effet pour
certaines oeuvres d’entraide la faillite du système économique dominant.
Pour W. Buchs, tout système est perfectible, mais le système de l’économie de marché a montré qu’il a la force de se réformer, ce qui n’est pas le
cas d’autres systèmes économiques, comme ceux qui ont été adoptés dans les
pays en voie de développement. "Qu’ils soient de droite ou de gauche, tout
est étatisé, il n’y a pas d’initiative privée !", lance-t-il. Il faut d’abord changer les structures, tant au niveau politique qu’économique !
En fait, reproche W. Buchs, les moyens proposés par les oeuvres d’entraide ne résoudront pas les problèmes du tiers-monde, mais les aggraveront
plutôt. "Si on veut commencer à vraiment aider les pauvres, il faut dire la
vérité et étudier les causes profondes de l’endettement". Dans son étude
intitulée "Ecueils sur la voie de la solution de la crise internationale de
l’endettement", dont les conclusions ont été notamment communiqués aux paroisses et aux organisations d’Eglise, "Foi & Economie" affirme que l’idée
d’un "Fonds de contrepartie" risque de cacher les véritables problèmes, les
mesures nécessaires ainsi que les responsabilités des différents acteurs.
"Foi & Economie" indique, parmi les causes profondes de la crise, "en
premier lieu l’incapacité des classes dirigeantes de nombreux pays en développement d’utiliser les fonds propres et étrangers pour améliorer la condition de vie de larges parties de la population". Et de mettre en cause
l’appareil administratif et les services publics pléthoriques de ces pays,
les dépenses d’armement, l’utilisation de la "planche à billets", les subsides aux denrées alimentaires provocant une distortion des prix, etc. .
Et nos propres responsabilités ?
Contestant cette analyse, Charles Ridoré, secrétaire romand de l’Action
de Carême, rappelle la responsabilité des pays du Nord dans la situation
actuelle : les études de viabilité des experts des pays industrialisés ont
"démontré" que les investissements dans les pays du Sud étaient intéressants.... Même s’ils ont une part de responsabilité, relève-t-il, il ne
faut oublier ni la chute des cours des matières premières, ni la hausse
vertigineuse des taux d’intérêt (jusqu’à 20 %). Les pays en développement
ne sont responsable ni de cela, relève-il, ni de la montée du protectionnisme dans les pays du Nord qui entrave les exportations du tiers-monde.
S’il est vrai que ce "Fonds de contrepartie" n’est pas la panacée,
conclut-il, que nos détracteurs formulent des alternatives et des
propositions précises et crédibles !
Encadré
Que veut la pétition ?
-La création en Suisse d’un Fonds de désendettement de 700 millions de
francs (suisses) financé par la Confédération, avec information du public
sur son utilisation.
-Ce Fonds endosse les créances suisses (publiques et privées) sur les pays
les plus pauvres
-Les dettes sont remises pour autant que le gouvernement du pays en question s’engage à verser, en monnaie nationale, au moins une partie de la
somme ainsi épargnée dans un "Fonds de contrepartie".
-Ce Fonds est géré et contrôlé par des organisations indépendantes de
l’Etat (ONG, organisations populaires, syndicales, etc.)
-Ce Fonds de contrepartie utilise l’argent disponible pour financer des
projets de développement définis par la population bénéficiaire elle-même.
Ces projets, dans des secteurs tels que la santé, la formation, la production alimentaire pour la population, visent à satisfaire les besoins essentiels à la base, en respectant des critères écologiques et de justice sociale.
-De tels Fonds existent déjà, comme le récent accord entre la Belgique et
le Zaïre sur la création d’un "Fonds de l’emploi" alimenté en monnaie zaïroise (en provenance du service de la dette) pour financer des projets de
développement. JB
Encadré
"Foi & Economie"
Le "Bureau interconfessionnel Foi et Economie" est un organe de la Fondation "Foi chrétienne et Société", mis sur pied il y a ans, grâce à l’appui
financier d’un millier de personnalités de milieux économiques et ecclésiastiques de diverses confessions (catholique-romaine, catholique-chrétienne). Selon W. Buchs, sur un budget total de 180’000 francs, le Bureau est
financé aux deux tiers par des dons provenant de milieux économiques divers
(une cinquantaine d’entreprises privées), de personnes privées, ainsi que
d’une trentaine de paroisses catholiques et protestantes (environ 35’000
francs suisses).
Le Bureau emploie, à part son responsable à plein temps, une secrétaire
à mi-temps. Pour élargir son soutien, une Association "Foi & et Economie" a
également été fondée il y a quatre ans. La Fondation "Foi chrétienne et
Société" est présidée par Thomas de Morawitz, gérant de fortunes, à Trélex
(canton de Vaud); son vice-président est le Père Henri Conus, OP, à Genève,
tandis que son trésorier est le banquier Pierre Lardy, de Genève. JB