"Les voix prophétiques se font rares en Amérique latine"
Mgr Arns parle de Leonardo Boff, du pape, des nominations épiscopales
Itaici (Brésil) Invité devant le chapître général des Spiritains réuni actuellement à Itaici, le cardinal Paulo Evaristo Arns, archevêque de Sao
Paulo, a fait un large tour d’horizon de l’actualité de l’Eglise au Brésil
et en Amérique latine depuis Vatican II. Il a tenu à rappeler les acquis
des précédentes assemblées de l’épiscopat latino-américain à Medellin et
Puebla. Il n’a pas esquivé non plus d’autres questions d’actualité comme la
décision de Leonardo Boff de quitter le ministère sacerdotal. Il dit aussi
son respect pour Jean Paul II et espère que des voix prophétiques s’élèveront à Saint Domingue, "même si elles se font rares en Amérique latine".
Le cardinal Arns a d’abord évoqué l’assemblée de Medellin (1968). Cette
dernière fut marquée par la présence des laïcs et l’importance de leur rôle
tant dans la préparation que dans le déroulement même de l’assemblée. L’archevêque brésilien en retient avant tout deux mots-clefs: justice et paix.
Puis on a mis l’accent sur les communautés ecclésiales de base, les ministères non-ordonnés et la théologie de la libération. "A Medellin s’est imposée la conviction que tout chrétien doit être évangélisateur et missionnaire dans l’Eglise", a ajouté l’archevêque de Sao Paulo. C’est dans ce
contexte que nous avons aussi mieux compris et remis en valeur la prophétisme dans l’Eglise. A tout prix, et notamment au prix de nombreux martyrs
qui sont notre gloire et notre espérance".
A Puebla (1979), l’option préférentielle pour les pauvres a été clairement affirmée, basée sur la communion et la participation. "C’était une invitation à se laisser scandaliser par le cri des pauvres, en découvrant la
valeur de ceux-ci". C’est suite à l’assemblée de Puebla que s’est organisée
la résistance. Face aux dictatures militaires, des réseaux de commissions
"Justice et Paix" se sont créés en Amérique latine pour dénoncer les déportations et les disparitions. Et pour intervenir sur d’autres terrains: la
réforme agraire, la violence, le trafic de drogues "cette saleté qui produit 10’000 % de bénéfice", ou encore la dette extérieure: "dans le seul
Brésil, 111 milliards de dollars en 1985, à la fin de la dictature. Et nous
n’en savions rien. Tout avait été englouti entre autres dans des dépenses
militaires. L’Amérique du Nord nous avait mis la corde au cou".
"Il y a trop d’évêques qui ne veulent faire de peine à personne..."
Interrogé sur le document préparatoire de Saint-Domingue, Mgr Arns a répondu: "Ce document me parait décevant. La première partie, entre autres,
offre de l’Amérique latine "une vision neutre, qui ne dérange personne,
style ’Osservatore Romano’. La troisième partie essaie tout de même de sauver quelques conclusions de Medellin et de Puebla. Il y a malgré tout moyen
de travailler sur la base de ce document, a ajouté le cardinal. Il peut
être un point de départ, s’il y a des voix prophétiques qui s’élèvent à
Saint-Domingue. Mais ces voix se font si rares...Il y a trop d’évêques qui
ne veulent faire de peine à personne..."
"Leonardo Boff, un homme pieux, sérieux, doué..."
Le cardinal de Sao Paulo, franciscain lui aussi, a tenu à se prononcer
sur la décision de son ami Leonardo Boff de renoncer au sacerdoce ministériel et de quitter l’Ordre franciscain.
L’archevêque connaît intimement le théologien de la libération qui a été
son élève durant huit ans et qu’il a accompagné durant ses cinq ans de
théologie. Il en parle avec respect et émotion: "C’est un homme pieux, sérieux, doué. Avec le cardinal Aloisio Lorscheider, archevêque de Fortaleza,
je l’ai accompagné durant tout son combat. Récemment, nous nous sommes retrouvés tous les trois pour un dîner et une petite célébration: à la chapelle, devant le cierge pascal allumé, nous avons renouvellé notre engagement dans l’Eglise des pauvres, estimant que nous nous trouvions tous les
trois dans la même situation... Je ne savais pas encore que le visiteur canonique inviterait Leonardo à renoncer à son enseignement, à cesser de diriger une revue brésilienne ancienne et importante et à soumettre tous ses
écrits à la censure. Depuis 1971, Rome a tellement opprimé Leonardo qu’à la
fin, il ne pouvait plus tenir. Celui qui est continuellement harcelé finit
par ne plus pouvoir se mouvoir en pleine humanité".
Et dom Paulo de poursuivre: "Leonardo Boff a été usé par 21 ans de tracasseries". Il ajoute aussitôt: "Mais je suis certain qu’il restera fidèle
à l’Eglise et à la hiérarchie, comme il veut aussi rester fidèle aux pauvres".
"Le pape, un grand missionnaire"
L’archevêque de Sao Paulo s’est aussi posé en défenseur du pape: "Je
voudrais vous dire, exceptionnellement, une chose qui me tient à coeur.
Jean Paul II est souvent accusé de savoir certaines choses et de ne pas les
empêcher. Le pape est un grand missionnaire, qui pense surtout à ses voyages; il sait écouter et recevoir avec beaucoup d’amitié. Mais il ne sait
pas tout ce qui se passe dans les congrégations romaines... Je suis un
grand défenseur de la personne du pape qui mérite tout notre dévouement et
notre respect ainsi que de sa mission. Mais je n’ai pas les mêmes sentiments envers les congrégations romaines".
Faisant allusion au fait qu’au Brésil et ailleurs, beaucoup de catholiques s’inquiètent des nominations épiscopales, Mgr Arns se veut malgré tout
optimiste. "Ce sont les nonces qui font les évêques...L’histoire est un
pendule, toujours en mouvement. Il vient de passer par une période d’intégrisme. Mais il continue son mouvement: une autre période arrive. J’ai une
foi pleine, totale, dans l’action de l’Esprit-Saint qui renouvelle. Il faut
traverser les temps difficiles dans la foi. Je veux terminer par une confession de foi pleine d’enthousiame: "L’Eglise est le lieu où le Christ
souffre, meurt et ressucite. L’Esprit lui-même voit les mouvements du pendule; il a beaucoup d’humour et de compréhension pour les différentes phases du mouvement." (apic/cip/ba)