Violations des droits de l’homme au Chili et en Amérique Centrale
Lausanne, 11novembre(APIC) "Ce qui nous a frappés au Chili, c’est la
légalisation de la répression, les juges sont l’émanation de la dictature
militaire, la procédure est inquisitoriale et secrète, ce qui ne laisse
presque aucune possibilité aux avocats de la défense qui sont même menacés
dans leur intégrité physique" : tel est le constat dressé mercredi à Lausanne par l’ancien conseiller d’Etat démocrate-chrétien tessinois Alberto
Lepori, qui présentait à la presse le tout nouveau rapport de mission sur
"la loi, la justice et la répression au Chili" élaboré par une délégation
d’avocats européens mandatés par les Commissions "Justice et Paix" de divers pays d’Europe occidentale.
Membre de la Commission nationale suisse "Justice et paix", un organe
consultatif de la Conférence des évêques, Alberto Lepori s’est rendu en
juin dernier au Chili en compagnie de juristes d’Allemagne, des Pays-Bas et
d’Espagne, et du professeur tessinois Alberto Bondolfi, à l’époque président de la Conférence européenne "Justice et Paix". Le but de cette mission
- qui répondait à une demande du Vicariat de la solidarité de l’archevêché
de Santiago - était notamment d’étudier la situation juridique du Chili et
d’exprimer la solidarité de "Justice et Paix" avec le barreau chilien, dont
les membres qui défendent les victimes de violations des droits de l’homme
subissent menaces, chantages et enlèvements de la part des forces de sécurité de la dictature.
Selon Alberto Lepori, au Chili, on utilise le droit comme un moyen de
répression : il n’y a pas de parlement et les lois sont faites par les responsables de la Junte militaire qui ont la possibilité de changer les lois
du jour au lendemain, même pendant le cours d’une procédure judiciaire. La
juridiction militaire est de plus en plus répandue et les juges militaires
ne sont pas des juristes professionnels mais des idéologues de la Sécurité
Nationale. "Il s’agit pas pour eux de rechercher la vérité, précise le juriste tessinois,mais de gagner la guerre qu’ils mènent contre les communistes au Chili". Il y a même des lois qui ne sont pas publiées et qui restent
secrètes. La détention dans des lieux secrets est permise ainsi que les arrestations sans mandats d’arrêt. La torture destinée à obtenir des aveux
est appliquée de façon courante par les services secrets (CNI), la police
ou les carabiniers. De plus, la dictature a neutralisé les instruments de
la protection internationale contre les violations des droits de l’Homme, à
savoir le Pacte des Nations Unies relatif aux droits civils et politiques
et la Convention interaméricaine des droits de l’homme (Pacte du Costa Rica).
Une Eglise préoccupée de la défense des droits de l’homme
Rappelant que de nombreux secteurs de l’Eglise catholique (mais aussi
d’autres Eglises) avaient réagi avec une certaine sympathie au sanglant
coup d’Etat du général Pinochet contre le gouvernement démocratique d’Allende, Alberto Bondolfi estime que l’Eglise a changé relativement vite son
fusil d’épaule pour adopter après un à deux ans une attitude plus critique.
Il ne reste plus actuellement qu’une poignée d’évêques qui sympathisent de
façon militante avec la dictature militaire. Parmi ces secteurs favorables
au régime, il y a le vicariat aux armées, qui constitue presque une "Eglise
parallèle" dans le sens qu’elle répond pastoralement à tous les besoins des
militaires et de leurs familles, sans contact avec le reste de l’Eglise,
allant jusqu’à censurer les déclarations de la Conférence épiscopale.
Un deuxième problème réside dans la militarisation des Universités catholiques. D’une part l’Eglise maintient la légitimation de ces Universités
- l’évêque ou l’archevêque du lieu reste Grand Chancelier - mais ne peut
rien dire soit sur les programmes d’enseignement soit sur les options fondamentales de l’Université et encore moins sur les programmes des chaînes
de télévision que les Universités sont constitutionnellement autorisées à
posséder. "Ce qui amène à cette situation grotesque que ces chaînes soidisant catholiques sont les seules qui ne donnent pas d’informations sur
les activités de l’Eglise chilienne", déplore Alberto Bondolfi, qui salue
l’engagement actuel de l’Eglise catholique chilienne dans la défense des
droits de l’homme.
Amérique Centrale : aggravation récente de la situation
Représentant la Commission nationale suisse "Justice et Paix", le théologien Hans Schöpfer, chargé de cours à l’Université de Fribourg, au retour
d’une mission d’enquête en Amérique Centrale pour le compte de la Commission des droits de l’homme oecuménique des pays de langue allemande, a souligné la recrudescence de l’activité des "Escadrons de la Mort" d’extrêmedroite au Guatémala, au Salvador et au Honduras, depuis la signature des
accords de paix d’Esquipulas II en août dernier. La délégation oecuménique
- composée de huit personnalités religieuses autrichiennes, allemandes et
suisses (Hans Schöpfer et Mme Marianne Alder, membre du Conseil de la
Fédération des Eglises protestantes de la Suisse FEPS) - a visité du 14
octobre au 3 novembre le Guatémala, le Salvador, le Honduras et le
Nicaragua.
De l’avis de cette Commission, même si les violations des droits de
l’homme en Amérique Centrale ont diminué quantitativement ces dernières années, les "disparitions" à mettre sur le compte des forces de sécurité ou
des "Escadrons de la Mort" qui leur sont liés ont repris ces derniers
temps. Au Nicaragua, ou il n’y a pas d’"Escadrons de la Mort", mais ou les
"contras" continuent leurs assassinats de civils, les violations des droits
de l’homme commises par les sandinistes concernent des arrestations injustifiées, des retards dans les procès, des condamnations superficielles
prononcées par des tribunaux populaires, les "Tribunaux populaires antisomozistes" (TPA).
Pour le théologien Hans Schöpfer, il n’y a pratiquement plus d’assassinats politiques au Nicaragua, ce qui n’est pas le cas dans les pays voisins, ou des experts de la CIA assistent aux tortures et sont responsables,
pour les avoir enseignées, des méthodes de "lutte anti-subversives" des
"Escadrons de la Mort" - qui opèrent selon un schéma semblable tant au
Guatémala qu’au Salvador et au Honduras. La violence qui ensanglante
l’Amérique Centrale, de l’avis du professeur fribourgeois, puise ses racines dans l’injustice sociale et dans la misère, qui est le lot d’une grande
partie de la population centro-américaine. (apic/be)