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    Interview d’un bâtisseur de passerelles entre les divers courants théologi-

    La théologie au 20 siècle

    ques de notre temps

    Le professeur Klauspeter Blaser, qui enseigne à

    l’Université de Lausanne la théologie systématique, vient de publier aux

    éditions "L’Age d’Homme" une importante étude de théologie

    chrétienne sous le titre "La théologie au XXe siècle, histoire, défis,

    enjeux". Dans ce livre de plus de 500 pages, le théologien d’origine

    bernoise restitue les différents courants dogmatiques qui ont marqué le

    siècle écoulé. Mais l’ouvrage n’est pas qu’un panorama historique; il se

    veut avant tout un travail de synthèse, un regard intégrateur et

    oecuménique. Il propose des passerelles entre les thèses des grands

    théologiens de notre temps, et entre les mouvements de pensée qui ont

    fertilisé le débat au sein des Eglises et entre elles. "D’où venonsnous, oé en sommes-nous, oé irons-nousé", se demande le théologien au

    moment oé les observateurs, é notre époque de transition, parlent de

    "retour du religieux" et de "post-modernité". Le Service de presse

    protestant romand (SPP) a rencontré le professeur Blaser et s’est

    penché sur son diagnostic de la théologie contemporaine.

    SPP : Ce livre reflète un peu votre propre trajectoire théologique.

    Avez-vous l’impression d’une certaine accélération de l’histoire de la

    théologie ces cinquante dernières années?

    Kl. Blaser : Oui, dans le sens oé l’on assiste é un éclatement, puisque ce

    n’est plus une école théologique qui domine tout. Il y a un foisonnement

    d’idées nouvelles et disparates, si bien que l’observateur qui n’est pas

    forcément informé des antécédents pourrait etre un peu déconcerté par le

    rythme auquel se succèdent les pensées théologiques.

    SPP : La "production" théologique du début du si cle pouvait laisser

    croire à un complexe des théologiens francophones, notamment suisses

    romands, par rapport é la théologie allemande. Est-ce encore vrai?

    Kl. Blaser : Les francophones ont certainement été dépendants pendant

    longtemps de la théologie allemande. Puis certains ont rompu cette

    dépendance en l’échangeant contre une autre - par exemple vis-é-vis des

    théologiens anglo-saxons. Je ne nierai donc pas que ces dépendances aient

    abouti é un certain complexe. J’ajouterais quand meme que la théologie

    francophone a acquis un nouveau statut ces vingt derni res années. Elle est

    certes minoritaire par rapport aux autres langues et par rapport au

    catholicisme francophone, mais l’abondance des ouvrages parus récemment

    démontre un notable renforcement de la production protestante francophone.

    SPP : Votre ouvrage n’est ni totalement un manuel, ni une chronique, ni

    une encyclopédie. A quelle intention répond-il

    Kl. Blaser: Ma motivation premi re était de donner un outil de travail aux

    étudiants, puisqúon ne disposait d’aucun manuel de théologie en franéais.

    Pour l’enseignement, cela constituait une tr s grave lacune. En outre, il

    me semble que tr s peu de gens savent situer les mouvements spirituels de

    ce si cle dans leur chronologie et dans leur contexte historique. Les hommes ont tr s peu de mémoire, c’est pourquoi j’ai souhaité mettre un peu

    d’ordre et situer différents th mes et différentes tendances théologiques

    qui continuent é apparaétre dans la littérature sans que le public sache

    quoi en faire. De plus, il y a une motivation biographique é mon livre, é

    savoir que je suis probablement aujourd’hui un théologien un peu spécial,

    puisque j’ai moi-meme vécu et expérimenté plusieurs de ces théologies: allemande, oecuménique, tiers-mondiste. J’ai été melé é ces mouvements de

    pensée par des circonstances biographiques et j’ai ainsi une connaissance

    "de l’intérieur".

    SPP : La méthodologie de l’ouvrage est donc induite par votre propre vécu?

    Kl. Blaser: C’est certain. J’ai essayé d’allier l’objectivité avec un

    regard qui m’est peut-etre personnel. La succession des chapitres montre

    une diachronie. On commence par l’héritage du XIXe si cle, on passe par la

    "révolution barthienne", du nom du cél bre théologien bélois dont j’ai

    suivi les cours, puis par ce moment déterminant de "l’Eglise confessante"

    en Allemagne face au nazisme. Puis viennent les recherches concernant

    l’interprétation de la Bible (avec notamment la "démytologisation" de

    Bultmann), les théologies de "la mort de Dieu" et de la sécularisation

    (Bonhoeffer: "L’ége de la religion est révolu"). Il y a ensuite une

    nouvelle appréciation de l’histoire et de la pertinence du message chrétien

    dans la société (Moltmann), ce qui débouchera sur une éclosion des

    théologies de la libération et contextuelles dans le tiers monde. On voit

    ainsi que l’on va du simple au complexe: la premi re moitié du si cle est

    dominée par quelques théologiens alors que la seconde verra une grande

    diversification. Nous vivons é l’heure du pluralisme de ce que certains

    appellent la "post-modernité". Tout est devenu possible. A tout cela

    s’ajoutent d’autres mouvements qui influencent les grandes pensées

    théologiques, é savoir le mouvement oecuménique, le conflit entre

    évangéliques et réformés institutionnels, les théologies venues des

    Etats-Unis, et enfin le dialogue avec le judaésme, avec la théologie

    catholique apr s Vatican II, avec l’orthodoxie et meme, récemment, dans une

    dimension interreligieuse.

    SPP : Est-ce que le théologien contemporain, constatant une telle

    constellation d’idées, ne ressent pas une certaine nostalgie de

    l’époque oé les positions étaient plus clairesé

    Kl. Blaser : Les débats étaient effectivement peut-etre plus tranchés

    autrefois. Je me situe quant é moi é un autre niveau: cela ne sert é rien

    d’etre nostalgique de la clarté des temps passés. Il faut par contre etre

    nostalgique de l’époque oé régnait davantage de passion théologique. De nos

    jours, dans cet immense océan de propositions, le débat théologique polémique parfois - est largement absent. Nous sommes semblables aux

    consommateurs d’informations médiatiques: nous sommes habitués et cela ne

    nous prend plus aux tripes.

    SPP : Ce manque de débat n’est-il pas paradoxal, alors que les

    théologies débouchent actuellement sur des conséquences éthiques (par

    exemple la théologie de la création qui induit une nouvelle écologie)

    Kl. Blaser : Je ne veux pas dire qúil n’y a plus du tout de débat; je pense

    que le débat s’est effectivement déplacé du coté de l’éthique. On peut

    s’exciter é propos d’écologie, mais on ne s’excitera pas pour savoir quelle

    est la bonne théologie de la création. Mais si je refuse d’etre

    nostalgique, c’est aussi parce que le débat, devenu moins passionné, est

    devenu d’autant plus vrai. On peut tenir compte de la complexité de la

    théologie et ne pas rester sur des positions tranchées. Je me souviens que,

    durant mes études, é l’époque du débat entre Barth et Bultmann, on

    appartenait é un camp ou é un autre et on se méprisait mutuellement. On

    avait peu conscience que la réalité était plus complexe que ce que révélait

    le débat entre les grands ténors de la théologie.

    SPP : Pourtant, malgré l’ouverture actuelle de la théologie, on

    assiste é l’éclosion de diverses formes d’intégrisme: le

    fondamentalisme protestant, l’intégrisme catholique, orthodoxe, etc.

    Kl. Blaser : Oui, c’est précisément une conséquence de cette perte de

    positions claires. Dans cette situation, certains groupe se mettent

    immédiatement é défendre "la bonne doctrine". Mais il faut considérer

    également d’autres facteurs d’insécurité qui mettent en crise la tradition

    et les valeurs.

    SPP : Dans la nébuleuse théologique actuelle, puisque tout est devenu

    possible, se repose une vieille question: oé est la véritéé (Mais

    cette question est-elle encore pertinenteé)

    Kl. Blaser : En tant que

    théologien, je dirais que nous vivons dans une situation spirituelle et

    philosophique dans laquelle on ne peut parler sans rougir de LA vérité.

    A l’intérieur de la théologie, de meme qúé l’intérieur d’autres sciences

    ou dans la société, il y a beaucoup de vérités. Mais le théologien que

    je suis ne peut pas non plus se contenter de constater simplement ce nombre

    infini de vérités. Tout en reconnaissant que nous vivons une identité dans

    la relativité, je n’abandonne pas la recherche de la vérité; sinon je

    ne vois pas comment je peux continuer é penser que le message chrétien a

    quelque chose de décisif é communiquer é mes contemporains. Mais il

    s’agit d’une recherche théologique, et jamais d’un combat.

    SPP : Alors c’est le bouclement de la boucleé Le théologien, apr s

    avoir décrit scientifiquement la multitude de possibilités

    dogmatiques, termine par un acte de foié

    Kl. Blaser : C’est plutot un acte de témoignage. Le théologien témoigne de

    la Révélation, posant que, par lé, le probl me de la vérité peut trouver

    une issue. Le fait que cela soit de l’ordre du témoignage, et non pas d’une

    position de départ pour une croisade, change totalement le registre. La

    construction dogmatique est donc nécessaire pour définir les tenants et

    aboutissants du témoignage. Mais en définitive, que pouvons-nous faire

    d’autre que témoigner de cette véritéé

    SPP : Vous évoquez le christianisme de l’avenir comme celui d’une

    "théologie oecuménique", celle-ci étant le résultat du débat d’une

    "communauté conciliaire". Est-ce un constat, un voeu pie, ou une

    prophétieé

    Kl. Blaser : C’est peut-etre un acte de foi; c’est vraiment Blaser qui

    parle ici. D’une part, je pense qúen définitive, pour que le christianisme

    ait une identité et une pertinence, il faut qúil ne perde pas sa référence

    é l’altérité: je ne peux pas me dire é moi-meme ce qui m’est salutaire.

    D’autre part, si nous voulons continuer é exister, nous n’avons pas d’autre

    choix que de trouver une mani re conciliaire de vivre ensemble, dans une

    compréhension multiculturelle de l’oecuménisme. En ce sens, ce que je dis

    est prophétique. A l’heure actuelle, devant le constat de la situation

    chaotique de l’humanité et du monde, la théologie et les Eglises peuvent

    apporter une modeste contribution en vue de la vie en commun. (Propos

    recueilli par J.-M. Spothelfer / SPP) ---------

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