Consentement cookies

Ce site utilise des services tiers qui nécessitent votre consentement. En savoir plus

Aller au contenu
Advertisement
  • Flash Info

    Carême 2026 Découvrez les initiatives diocésaines
    Synode sur la synodalité Les conclusions du processus synodal attendues prochainement
    no_image

    Rencontre avec une égérie méconnue (180393)

    La religieuse qui inspira MatissePar Pierre Rottet/Agence APICParis, après New York, rend aujourd’hui hommage au génie créateur du peintre Henri Matisse. Le 23 mars prochain à Beaubourg, une religieuse, Soeur Jacques-Marie, se reconnaîtra dans l’une ou l’autres oeuvres pour lesquelles elle servit de modèle. Et se souviendra des 12 dernières années de la vie du "fauve" de la couleur. D’une amitié profonde entre le peintre etelle. De la chapelle de Vence créée par l’artiste qu’elle inspira. La religieuse vendéenne, que l’APIC a rencontrée, lève un coin de voile sur unepage peu connue."C’est avec vous que j’ai fait mes meilleurs dessins et mes meilleurstableaux". L’aveu est de taille. Matisse n’a pourtant pas hésité à le faireà Monique Bourgeois, une jeune infirmière de 21 ans appelée en 1942 à servir de modèle à celui qui, son oeuvre durant, n’a jamais cessé de fairechanter la couleur sur ses toiles. Rencontre du père du fauvisme et d’unejeune fille aujourd’hui religieuse dominicaine de Notre-Dame du Rosaire.Mais surtout début d’une longue histoire, d’une amitié profonde qui va leslier à jamais. D’une amitié faite d’admiration réciproque, scellée pour lapostérité par la chapelle de Vence créée grâce à elle par Matisse.L’âge n’a pas de prise sur le regard de Soeur Jacques-Marie. Le même quia un jour séduit Matisse. Et qui se porte en ce début d’après-midi vers lesvagues de l’Atlantique qui viennent mourir sur cette plage de Bidart, petite ville balnéaire du pays basque français située à 13 km de Bayonne, à uneencablure de la frontière d’Espagne. "C’est le vent du sud... signe de beautemps". Son accent ressemble à son regard... chaud et chantant. Chaud commele soleil du midi, comme un chant inspiré des couleurs de Matisse. De Monsieur Matisse, comme l’appelait et le nomme encore et toujours celle quiaujourd’hui, à 72 ans, dirige à Bidart le Centre de rééducation "Les Embruns" qui accueille notamment les accidentés de la route.La complicité du destin"Oui, à un an près, j’ai maintenant l’âge que Matisse avait lors de notre première rencontre". Silence méditatif, évocateur de souvenirs. D’unechambre où comme infirmière elle avait autrefois soigné Henri Matisse convalescent; d’un atelier et de longues séances de pose; de la chapelle deVence, près de Nice, née de l’imagination du maître qu’elle inspira..., delettres échangées, de discussions et d’anecdotes. Où se mélangent encorebien vivantes les voix et les images des Chagall, Picasso ou autre Aragon,que 12 ans de rencontres avec le peintre l’ont amenée à côtoyer. Le regretaussi, douloureux, de ne pas avoir été là, en 1954, aux côtés de Matissepour l’accompagner dans ses derniers jours.Pas banale, l’histoire de cette religieuse appelée à croiser le cheminde quelques grands noms de la peinture contemporaine... à partager la routeavec le père du fauvisme. Vendéenne d’origine, née à Fontainebleau où sonpère était militaire, Monique Bourgeois rêve de faire de la musique. Mêmesi sa mère la pousse vers le dessin, les beaux-arts. "A l’école, j’obtenaistoujours un premier prix en dessin... et ne récoltais que des accessitspour les autres branches". Un don, qu’elle entendait bien cultiver. Hasardde la vie? Complicité du destin? Espoir déçu cependant. La guerre en décideautrement. En 1939, les familles des militaires sont évacuées de Metz. LesBourgeois choisissent de s’établir à Nantes, où Monique commence des étudesd’infirmière, puis à Vence pour accueillir le père, malade, où il mourra en1942. "Il me restait une année d’étude - elle les achèvera plus tard à Marseille -, mais mon père décédé, il fallait penser à gagner ma croûte". Lebureau de placement des infirmières à Nice allait s’en charger: "Matisse,en convalescence à Nice suite à une opération, demande une garde de nuit"."Je me souviens de ce premier jour, de ce premier face à face en 1942,raconte aujourd’hui Soeur Jacques-Marie. Monsieur Matisse m’observait ducoin de l’oeil. D’un air détaché et d’un abord plutôt froid". Aspect trompeur: "Il était tout le contraire. Comment, sinon, aurait-il pu peindre cequ’il a créé? Très vite la glace s’est rompue... Et l’artiste, en hommechaleureux, gai, joyeux et profondément humain, s’est peu à peu ouvert".Dans son bureau du centre "Les Embruns", qu’elle dirige depuis 27 ans,la religieuse s’arrête de parler. Le temps, un instant, de consulter leclasseur ouvert devant elle où sont soigneusement rangées les lettres deMatisse. Douze ans de correspondance lorsque les circonstances les éloignaient l’un de l’autre. Des dizaines de lettres, dont certaines coloriéeset illustrées de motifs, de fleurs, de croquis ou de dédicaces: "Pour ledimanche de Soeur Jacques-Marie"; "Pour celle qui donne pour le plaisir dedonner... à Soeur Jacques, dominicaine, Noël 1948".La peinture et le dessin nourrissaient nos conversations"Pendant un mois, j’ai donc remplacé l’infirmière au chevet du peintre",poursuit-elle avec un sourire qui ne la quitte guère. Huit ou dix joursplus tard, Matisse téléphonait pour lui demander de poser. "Je m’attendaisà tout sauf à cela... Il faut dire qu’on ne me faisait pas de complimentsur ma beauté". Le peintre n’en a cure. Son visage ovale le séduit. Etc’est aussi autre chose qu’il a décelé en elle. Cet autre chose que la sensibilité de l’artiste capte et rend par les formes et les couleurs. La profondeur du sentiment d’une amitié naissante. La richesse d’un regard etd’une expression. La beauté du coeur. Monique a la timidité de ses 21 ans.Elle hésite et lui insiste. Quatre chefs-d’oeuvre enrichiront de 1942 à1943 l’oeuvre du fauviste: "Monique", "L’idole", "La robe verte et lesoranges", "Tabac royal". Quantité d’autres portraits d’elle, dessins à laplume ou au fusain, créés ensuite jusqu’en 1946 - année où Soeur JacquesMarie prononce ses voeux -, sortiront de l’imagination du génie créateur.La pensée de Soeur Jacques-Marie vagabonde, de l’atelier de Montparnasseà Paris à celui de Nice. Le souvenir d’un atelier de peintre ordré, de pinceaux et de couleurs soigneusement rangés. "Il fallait se taire durant lesposes de deux à trois heures qui se succédaient à cadence irrégulière. Etne pas bouger. Matisse était très exigeant. Combien de fois n’a-t-il paseffacé le lendemain le travail de la veille, en perfectionniste qu’ilétait". Un ange passe. "Je me suis permise un jour de bouger, d’être distraite en prenant n’importe quelle pose. Je l’ai tellement énervé qu’il m’arenvoyée... J’en fus quitte pour des excuses... Plus tard, il me dira quej’avais rompu le charme et enlevé l’envie de peindre"... "Non, il ne m’ajamais proposé de poser nue... Sachant que j’aurais dit non".Entre deux poses, la peinture et le dessin nourrissent les conversations de Monique et Matisse. "Je dessinais, il me corrigeait et m’encourageait, me conseillait aussi. Au lycée, j’avais fait un petit album de lataille d’un timbre-poste, composé de paysages grands comme la moitié d’untimbre. Je le montrai à Matisse qui, après l’avoir ouvert, s’exclama: ’Maisvous êtes folle... et que vous a dit votre professeur de dessin?’ La mêmechose que vous, Monsieur. Il en a bien ri. Une autre fois, surprise deconstater le peu de ressemblance de l’un de mes portraits, je me risquai àune critique. "Il y a des photographes pour cela", répliqua péremptoirementMatisse. Reste qu’il acceptait volontiers mes critiques, qu’il sollicitaitpar ailleurs. Il avait l’hypocrisie en horreur. Ce qui explique que jamaisil n’accepta de participer à l’un de ses vernissages".Le soleil de mars ajoute sa lumière sur le livre que Soeur Jaques-Marievient d’écrire sur ses 12 ans passés auprès du peintre. "Je n’aime pas lescouleurs de ’Monique’, le tableau que j’aime le moins, assure-t-elle en observant les reproductions des oeuvres dans lesquelles elle se reconnaît davantage aujourd’hui. Dans "L’idole, en particulier, où je me sens à l’aise.Je l’avais du reste dit à Matisse", pas insensible: "C’est un beau compliment que vous me faites là: c’est donc que j’ai réussi".Le désarroi de MatisseArtiste dans l’âme, infirmière par vocation, Monique sent confusémentque l’appel de la vie religieuse finira par l’emporter. "J’ai hésité, puisreporté ma décision, c’est vrai", reconnaît-elle. Pourquoi les domicicainesde Notre-Dame du Rosaire? "Cela me permettait de poursuivre dans ce quim’est cher: la santé des autres". Ce pas, la jeune infirmière va l’accomplir début 44, à l’âge de 23 ans. "Le plus difficile a été d’annoncer àMonsieur Matisse ma décision d’entrer au couvent. Profitant d’un passage dequelques jours à Vence, j’en ai fait part à Mme Lydia, sa secrétaire". "Nele dites pas au ’patron’. Je choisirai le moment pour lui parler". Le filmde cette journée se déroule, précis. Et dans la tête de Soeur Jacques-Marieles mots de désarroi de Matisse résonnent encore: "Comment avez-vous puavoir une idée pareille? Pourquoi partez-vous? J’avais l’intention de vousfaire travailler le dessin... J’avais tant admiré les illustrations de voscahiers d’infirmière". "J’ai su, mais après coup, que Matisse est ensuiteresté plusieurs mois sans travailler".Monique entre au noviciat à Monteils, dans l’Aveyron, la maison mère desa Congrégation, en février 1944 et prend l’habit le 8 septembre sous lenom de Soeur Jacques-Marie. Le 12 février 1945, Matisse, qui apprécie chezla jeune novice ce qu’il exige de lui, aller jusqu’au bout d’une décision,trace sur une feuille ces mots: "J’ai eu bien souvent envie de vous écrire... Je suis tellement loin de votre vie actuelle. Je sais pourtant que cen’est qu’apparemment, car j’ai, comme vous, toutes mes forces portées versle même horizon spirituel et mon effort ne diffère qu’apparemment du vôtre"... Le peintre s’inquiète de sa santé et de savoir si elle dessine toujours. Lui parle de son travail, des illustrations de textes de poètes...En décembre 45, malade, la jeune novice est renvoyée de Monteils et reprend la mort dans l’âme le chemin de Vence, avec la ferme intention de retourner dans l’Aveyron sitôt rétablie. Matisse, à qui elle rend visite, vas’y employer. La jeune fille s’en étonne: "Mais, Monsieur, je ne comprendspas: vous n’étiez pas content de me voir partir... et voilà que vous faitestout pour me remonter, pour que je reparte très vite". De la réponse dupeintre, Soeur Jacques-Marie s’en souvient comme si c’était hier: " Oui, sic’est votre idéal, je veux que vous soyez heureuse". "Il n’aurait pas apprécié que j’y renonce". Avec humour, il avait ajouté: "Au moins, on ne dira pas que tous mes modèles tournent mal".La fausse prédiction de PicassoDans le bureau du centre de Bidart, les deux lithos offertes par Matisse, l’une lorsque Soeur Jacques-Marie prononça ses voeux perpétuels, l’autre peu avant sa mort, ainsi qu’un carreau de céramique signé de l’artisteen avril 53, semblent prendre toute la place. Les noms de Chagall et de Picasso défilent: "Autant le premier était dans la lune, autant le secondétait vif argent. Les discussions entre aux étaient parfois animées. Picasso, qui ne voyait pas d’un bon oeil Matisse exécuter la chapelle de Vence,lui avait un jour lancé: "Ta chapelle, ce sera une halle à légumes". La réprobation de la religieuse se lit encore dans ses yeux à l’évocation decette "prédiction". Des yeux qui se teintent de tristesse à la pensée deChagall, désemparé après la rupture avec sa femme et la séparation de safille. Des yeux qui pétillent de tendresse au souvenir d’une anecdote: "Matisse avait donné des pigeons blancs à Picasso qui lui servirent plus tardd’inspiration pour sa "Colombe de la paix". Divergence entre les deux hommes... et Matisse de lui préciser: "Ta colombe de la paix, ta colombe de lapaix... c’est mes pigeons à moi!". "Matisse était un homme calme et posé,reprend-t-elle après une courte pause. Mais il ne supportait pas que l’onpuisse manquer de respect. Comme Aragon l’avait fait en me tournant le doslorsque Matisse me présenta à lui. le peintre, furieux, en prit ombrage".De nombreux dessins à la plume ou au fusain pour lesquels la jeune novice servit de modèle ont encore enrichi cette époque. "Jusqu’à fin 1945. Jen’étais pas encore religieuse. Mais ce furent les derniers, puisque jamaisplus je n’ai posé, n’y étant plus autorisée par ma Supérieure". Au printemps 46, la future soeur repart pour Monteils, pour y prononcer ses voeuxla même année. Fatiguée, encore malade, elle rejoint alors la communauté deVence... mais en tant que religieuse cette fois. "Mon premier soin futd’aller dire bonjour à Matisse. Il fut très ému de me voir avec l’habit religieux. Me fit tourner dans tous les sens. Il me retrouvait un peu, disait-il, mais la cornette le gênait". Elle ne sait pas, Soeur Jacques-Marie,à ce moment-là, qu’un autre bout de chemin, avec Matisse qu’elle continue àcôtoyer, aboutira à la création de la chapelle de Vence..."C’est vrai, reconnaît modestement la religieuse, j’ai servi de traitd’union... la chapelle ne serait pas construite sans moi". Un concours decirconstances... L’ébauche d’un vitrail réalisé par elle en veillant uneconsoeur défunte, les interventions décisives des Pères Rayssiguier et Couturier. Puis l’enthousiasme de Matisse lui-même, son Chemin de Croix, saVierge à l’Enfant... les vitraux, après ce fameux jour de fin 1947 où il medit: "Je vais la construire, votre chapelle". Les fonds? "On fera des expositions, on vendra des lithos..." Le 25 juin 1951, Mgr Rémond, évêque deNice, bénit la nouvelle chapelle. "Elle ne s’est pas faite sans heurts nicritiques, à l’intérieur comme à l’extérieur de ma communauté".Dans le hall d’entrée du centre, un patient de la maison promène son regard attentif sur une céramique aux couleurs vives. Des formes de poissonsrappellent d’autres arabesques chères à Matisse. On ne vit pas impunémentl’amitié du peintre sans en subir l’influence. Devant cette oeuvre, sonoeuvre, Soeur Jacques-Marie dit ne rien regretter de son choix. La seuletristesse, lance-t-elle avec émotion, est de ne pas avoir été là dans lesdeux dernières années de sa vie, de ne pas l’avoir accompagné au moment oùsans doute il avait le plus besoin de moi. Peu de temps avant sa mort, jel’ai revu. Il me prit par la main... Vous savez, Monsieur, lui ai-je dit,je sais que si je restais, que si la religieuse restait, je vous feraisfaire le pas". Peut-être bien, m’a-t-il répondu. "Il meurt le 3 novembre1954 à Nice... et j’ai passé à côté de tout ce qu’il me demandait à traversses dernières lettres. Oui, c’est le grand regret de ma vie". Un soupir,sans amertume aucune... comme pour dire qu’il reste quelque part au fondd’elle un jardin secret, de pureté, de couleurs et de soleil. De portraitset de formes. Et une poésie nommée Matisse. (apic/pierre rottet)Les photos de ce reportage peuvent être obtenues à l’Agence CIRIC, 8,chemin des Clochetons, case postale 50, 1000 Lausanne 7. Tél: 021/ 25 28 29

    Centre catholique des médias Cath-Info

    Les droits de l'ensemble des contenus de ce site sont déposés à Cath-Info. Toute diffusion de texte, de son ou d'image sur quelque support que ce soit est payante. L'enregistrement dans d'autres bases de données est interdit.

    Actualités liées

    Articles les plus lus