La musique dans les églises : l’abbé L. Aumony contre (140288)
Paris, 14février(APIC) Faire la distinction entre musique religieuse et
musique profane, est-ce si évident ? Cette question, c’est Lucien Aumony,
prêtre et ancien producteur des émissions catholiques de France-Culture qui
l’a posée récemment dans le quotidien français "La Croix L’Evénement" suite
au document de la Congrégation romaine pour le culte divin "Concerts dans
les églises" publié en décembre dernier et qui a fait déjà couler beaucoup
d’encre.
Destiné aux conférences épiscopales, le document romain précise qu ’ "il
n’est pas légitime de programmer dans une église l’exécution d’une musique
qui n’est pas d’inspiration religieuse et qui a été composée pour être exécutée dans des contextes profanes précis, qu’elle soit classique ou contemporaine, savante ou populaire : cela ne respecte ni le caractère sacré de
l’église, ni l’oeuvre musicale elle-même, qui ne serait pas exécutée dans
son contexte naturel". La Congrégation vise surtout l’organisation dans les
églises de festivals ou de cycles de concerts, son souci étant de voir
sauvegardée l’identité de l’église en tant que lieu sacré, même en dehors
des célébrations liturgiques.
L’abbé Lucien Aumony juge que s’il s’agit, "comme toujours en pareille
circonstance, d’un texte relativement nuancé, il est à craindre que "dans
l’utilisation qui en sera faite, particulièrement en guise d’argument d’autorité, certains n’en retiennent que des éléments tronqués à l’appui de positions abruptes".
L’Eglise et les artistes : un malentendu
S’il va de soi que l’église est un lieu sacré, et s’il est vrai que des
abus ont été commis, il importe aussi grandement de prendre en considération le problème de l’accueil des musiciens : "Une expérience de près de
trente ans, écrit Lucien Aumony, m’a permis d’en saisir l’importance auprès
d’une profession qui, comme la plupart des professions artistiques, a beaucoup de mal à se situer dans l’Eglise, à combien plus forte raison à se
faire une toute petite place dans les églises, ou la musique - la vraie est si souvent malmenée. Mes rapports avec eux (et je pourrais dire la même
chose en ce qui concerne les personnels de la radio) m’ont appris combien
nous, gens d’Eglise, et laïcs "engagés" tout autant que prêtres, leur donnons l’impression de vivre sur une autre planète qu’eux, repliés que nous
sommes, en outre, sur nos certitudes et nos évidences. J’ai peur qu’une
interprétation rigoriste du document romain n’accentue cette image et ne
ferme davantage des portes autrement plus importantes que celle des
églises..."
Musique sacrée ? Musique profane ?
Il n’est bien sûr pas question d’admettre n’importe quelle musique dans
les églises. Il faut être ferme sur ce point, et commencer peut-être par la
musique dans les célébrations liturgiques ou paraliturgiques, écrit L. Aumony. Et d’en venir à la question centrale : "Mais dans les concerts et
lorsqu’il s’agit de musique instrumentale pure, notamment baroque et même
classique, sera-t-il toujours facile de faire le clivage entre musique religieuse et musique profane ?". "Qui osera faire, dans la musique de Bach,
par exemple, une discrimination qu’il ignorait, lui qui écrivait que ’la
fin et la cause finale de la musique ne peut être que la glorification de
Dieu et le jeu de lâme... Là ou cette fin n’est pas prise en considération,
il n’y a que beuglements et rengaines d’orgues de Barbarie’ ?
"Aussi n’hésitait-il pas aussi bien à transcrire pour l’orgue des
concertos de Vivaldi qu’à reprendre des passages de ses musiques de chambre
dans ses cantates... Mozart non plus ne fait pas de distinction lorsqu’il a
recours à la musique de l’Agnus de la Messe du Couronnement pour l’air
"Dono sono" de la Comtesse, dans les Noces de Figaro. Ni Michel Corette
lorsqu’il adapte un Laudate Dominum sur le "Printemps" des Quatre Saisons
de Vivaldi.
De même, l’orgue doit-il être réduit, comme le suggère le document
romain, à "accompagner et soutenir, durant les célébrations, le chant sacré
de l’assemblée ou de la schola" ? A prendre le texte au pied de la lettre,
les chorals écrits par Bach pour le temps de l’Avent seraient désormais
interdits au cours des liturgies.
L. Aumony s’insurge enfin contre un point du document romain précisant
que l’"entrée de l’église devra être libre et gratuite". Les musiciens,
objecte-t-il, sont des professionnels, généralement de très haute
qualification, dont la musique est la vie et le moyen d’existence. L’Eglise
a souvent rappelé non seulement que tout travail mérite son salaire, mais
que celui-ci est un élément constitutif de la dignité de l’homme. Les
musiciens échapperaient-ils à cette règle et devraient-ils se contenter de
la mendicité d’une "quête" ?
Le document se termine par un extrait du Message aux artistes du Concile
Vatican II : "Ne refusez pas de mettre votre talent au service de la vérité
divine. Le monde dans lequel nous vivons a besoin de beauté pour ne pas
tomber dans le désespoir. La beauté, comme la vérité, met la joie dans le
coeur des hommes. Et cela par vos mains". Et L. Aumony d’interroger : "A
quels "pasteur" viendrait-il à l’idée de demander aux architectes,
sculpteurs, peintres, verriers de travailler gratuitement lorsque c’est
pour ou dans des églises ? Les musiciens seraient-ils des artistes de rang
inférieur ?" (apic/cx/be)