«Cela a été une longue marche jusqu’à Rome»: ce sont les mots choisis par Fred Kelly, le conseiller spirituel de la délégation des Premières Nations après l’audience de deux heures que leur a consacrée le pape François au Vatican le 31 mars 2022.
Pendant cette rencontre marquée par l’émotion des témoignages des “survivants” des pensionnats et la perspective d’un voyage «avant l’hiver», le pontife a assuré à la délégation autochtone du Canada: «l’Église est avec vous». Après les deux audiences du 28 mars avec les peuples inuit et métis, le pontife a conclu avec les Premières Nations cette séquence d’écoute, cœur du déplacement des autochtones canadiens au Vatican pendant cette semaine.
L’archevêque d’Edmonton Mgr Richard William Smith a affirmé que le pape argentin avait «écouté intensément» ses hôtes et avait été «profondément ému» par leurs témoignages. Il a aussi expliqué que le pontife demeurait désormais «en prière» dans la perspective de la rencontre du lendemain, pendant laquelle il s’exprimera publiquement devant l’ensemble de la délégation.
Des cadeaux à la symbolique riche
La délégation des Premières Nations, qui rassemble de nombreux peuples indigènes du Canada, n’était pas venue les mains vides à l’audience: le pape François s’est ainsi vu confier pour la nuit un «porte-bébé sur planche» traditionnel; un objet symbolisant les enfants enlevés à leur famille et placés dans les “écoles résidentielles indiennes” qui était en partie gérée – entre 1850 et 1970 – par l’Église catholique à la demande du gouvernement canadien. La délégation compte récupérer cet objet lors de l’audience finale, vendredi, afin d’attester de la sincérité du pontife dans sa démarche.
Autre cadeau: une paire de mocassins pour enfants, offerte au début de la rencontre en rappel de ce passé douloureux. Une autre paire à la pointure du pape a ensuite été offerte par le conseiller spirituel Fred Kelly et accompagnée de cette invitation: «Marchez avec nous, et permettez au Créateur […] de marcher avec nous.»
L’ancien de la nation Ojibways, qui a ouvert la cérémonie avec une prière autochtone et été autorisé à fumer sa pipe traditionnelle dans la bibliothèque apostolique, a enfin offert au pontife une «plume blanche», nom qu’il lui a symboliquement attribué en référence à la «blanche colombe qui vole au dessus du christianisme». Lors d’une conférence de presse après la rencontre, il a confié lui avoir embrassé le front puis lui avoir déclaré: «Je t’aime». «Pouvoir faire cela, voilà une expérience honorable», a-t-il conclu.
Pendant toute l’audience, le pape et ses invités ont pu entendre les morceaux que d’autres autochtones jouaient sous les fenêtres du Palais apostolique. En arrivant comme en sortant, la délégation, vêtue de chatoyants habits, colliers et coiffes de leurs nations, a entonné des chants traditionnels, s’accompagnant de tambours sur la place Saint-Pierre.
La «longue marche» vers la réconciliation
Lors de la conférence de presse Fred Kelly, arborant son immense coiffe à plume sur la tête, a raconté son expérience personnelle de ce qu’il décrit comme la «solution finale au problème indien», un système mis en place selon lui par le gouvernement afin de «tuer l’indien dans l’enfant». Celui qui a été éduqué de force dans le christianisme a confié avoir hérité de «beaucoup de ressentiment» contre l’Église.
Le conseiller spirituel de la délégation a aussi évoqué le missionnaire, “l’agent indien”, le policier et le “gardien des réserves indiennes”, les décrivant comme les «quatre cavaliers de l’apocalypse indienne». Le chef de la délégation, le chef Gerald Antoine, a pour sa part parlé de «génocide». Il a demandé la restitution de terres, l’abrogation de la “doctrine de la découverte”, l’accès aux registres de l’Église sur les pensionnats et la possibilité de prendre en main leur destin.
«J’ai passé 14 ans de ma vie dans trois écoles résidentielles différentes», a raconté à son tour l’ancien Wilton Littlechild, de la nation Cree. Confiant que le 1er avril, jour de l’audience finale, est le jour de son anniversaire, il a affirmé avoir reçu en «cadeau» cette journée de rencontre avec le pape François comme «le premier jour de la réconciliation».
Pendant l’audience, a confié Mandy Gull-Masty, grand-chef de la nation Cree d’Eeyou Istchee, le pape a évoqué leur « voyage difficile », et loué leur «authentique sens de la communauté» et leur «soin pour l’environnement». Il leur a aussi déclaré que le «système colonial était un désastre pour leur identité». «Il reconnaît la douleur et les abus», a-t-elle encore affirmé, répondant à une journaliste de sa nation qui lui faisait part du scepticisme de certains autochtones.
L’invitation du pape sur «l’île de la Tortue»
«Nous ne sommes pas venus seulement pour nous plaindre. Nous avons offert des solutions vers la réconciliation aux évêques conseillers et au pape François», a assuré Wilton Littlechild, qui a été l’avocat de la cause autochtone aux Nations unies pendant des années. Fred Kelly a pour sa part mentionné ses « amis » évêques qui ont selon lui «travaillé très dur» pour rendre cette visite possible.
Déclarant que Rome n’a pas été construite en un jour et que le chemin de réconciliation était long, Gerald Antoine a déclaré attendre en priorité deux gestes concrets de la part du pape. D’abord, des excuses officielles, insistant sur le fait que la délégation préfèrerait qu’elles soient présentées «sur le sol canadien». D’autre part, il a invité le pape à se rendre sur «l’île de la Tortue», nom que donnent les autochtones au continent nord-américain.
Le chef Phil Fontaine, qui avait déjà rencontré le pape Benoît XVI en 2009, s’est dit certain que le voyage serait très bientôt annoncé et se ferait prochainement. Il a évoqué une nouvelle fois évoqué un déplacement probable en juillet mais aussi une possibilité en septembre.
En conclusion de la conférence de presse, le chef Gerald Antoine a confié avoir remarqué la célèbre fresque de la “Création d’Adam” peinte par Michel-Ange sur le plafond de la chapelle Sixtine lors d’une visite organisée l’avant-veille. Pointant ses deux index l’un vers l’autre, il a déclaré: «c’est à ce moment de l’histoire, ce moment très divin, que nous sommes aujourd’hui». (cath.ch/imedia/cd/mp)