L’intégrisme hier et aujourd’hui : (300589)
Louvain-la-Neuve , 30mai(APIC/CIP) Le chanoine Roger Aubert, professeur
émérite d’histoire de l’Eglise a donné fin mai, à Louvain-la-Neuve (Belgique), une conférence sur l’intégrisme catholique du début du siècle et ses
répercussions ou ses prolongements actuels. "A vrai dire, l’intégrisme
n’est pas une doctrine, mais plutôt une tendance doctrinale, voire sentimentale. Au début du siècle, on a qualifié d’intégristes les catholiques
qui se glorifiaient d’être des catholiques "intégraux", prétendant préserver l’entiéreté de la foi face aux tendances modernes. Or l’histoire montre
précisément que cette prétention à un "catholicisme intégral" conduit souvent à des simplifications et des injustices", note Roger Aubert.
Sous Léon XIII (pape de 1878 à 1903), l’Eglise a connu un remarquable
renouveau intellectuel et pastoral, touchant aussi bien la théologie que
l’action sociale. Mais l’ouverture au monde moderne, appelée par beaucoup,
ne s’est pas faite sans quelques dérapages. Des mises en garde du Vatican
ont suivi, ainsi que des remises au pas à caractère répressif.
Or la répression exercée par les autorités a été accompagnée, surtout
vers 1912-1913, de dénonciations de la part de catholiques intégristes,
pointilleux non seulement sur la doctrine mais aussi sur l’engagement pratique. Nombre de délateurs intégristes, par exemple, croyaient voir dans la
Démocratie Chrétienne l’esprit du catholicisme libéral condamné par Rome.
Délation sous le manteau, mais aussi publications au grand jour : dans
quelle mesure les diverses réactions intégristes étaient-elles spontanées
ou organisées à partir d’un centre ? Les historiens se sont notamment interrogés sur le rôle du pape Pie X, qui a succédé à Léon XIII. Longtemps on
a pensé que l’intégrisme catholique avait un important foyer en Italie, vu
l’action d’un Mgr Benigni et de son association religieuse dite la "Sapinière". Mais on croyait que Pie X était en dehors de ce groupe de pression.
Les recherches de ces dernières décennies, notamment celles d’Emile Poulat, ont montré que la Sapinière fondée par Mgr Benigni ne regroupait pas
plus d’une soixantaine de membres et que les machinations intégristes
n’étaient pas faites totalement à l’insu de Pie X. En fait, ce pape a soutenu financièrement la Sapinière, a couvert personnellement un certain type
de délation, affirme Roger Aubert, tout en ajoutant : sans doute Pie X
n’était-il pas informé de tout. Il n’était d’ailleurs pas un intégriste,
mais plutôt "traditionaliste au modèle politique dépassé".
Les cibles
Jusqu’à la publication par Pie X de l’encyclique "Pascendi" pour condamner le "modernisme", en 1907, les attaques intégristes ont visé, parmi les
intellectuels, plus des chercheurs que des enseignants. Après 1907, les
choses ont changé. La réforme de la Curie romaine de 1908 a surtout profité
aux intégristes et les dénonciations ont abouti de plus en plus souvent à
des révocations de professeurs de Séminaires. "Les gens intelligents de la
Curie étaient court-circuités, relève le professeur Aubert. C’est ainsi que
l’on a étouffé bien des hommes qui auraient pu donner beaucoup à l’Eglise.
Et c’est surtout l’action sociale qui a été touchée."
Le courant intégriste n’a pas fait la même percée dans tous les pays.
C’est finalement en France qu’il a été le plus virulent, quoique de manière
dispersée : résistance à la modernité et au ralliement à la République,
voire alliance avec les membres de l’Action Française de Maurras.
En Allemagne, avec l’aval de Pie X, on s’en est surtout pris à ceux qui
cherchaient à déconfessionnaliser la vie sociale et politique. D’autres
pays d’Europe ont également connu les revendications intégristes, que Roger
Aubert définit volontiers par des "anti-" : elles sont antimodernes par attachement à la "société chrétienne" du Moyen-Age, antirévolutionnaires par
opposition aux idéaux de 1789, antidémocratiques, car la démocratie est
considérée comme une hérésie pour le catholicisme jugé par nature "hiérarchique".
Traits communs au fil du temps
Même si l’intégrisme catholique représente depuis le début du siècle des
phénomènes assez divers, on y retrouve cependant des traits communs. Le
professeur Aubert relève avant tout "la bonne foi et l’impréparation culturelle". Les intégristes, dit-il, "ne sont ni compétents ni intelligents,
mais ont le sentiment de défendre des choses essentielles". Les catholiques
intégristes du temps de Pie X avaient surtout le sentiment que l’Eglise
courait des dangers. "Sans doute en courait-elle, dit R. Aubert, mais dans
ce cas, ne vaut-il pas mieux réfuter les erreurs que condamner bêtement ?"
L’intégrisme ne se limite évidemment pas au catholicisme ni à la religion. Et cependant, dans les réactions intégristes d’aujourd’hui, le professeur Aubert retrouve les mêmes caractéristiques qu’hier : "incompétence
et bonne foi, au nom d’une conception monolithique de l’orthodoxie, et en
vertu d’une ignorance de l’histoire".
Tout en constatant que l’intégrisme entre aujourd’hui plus volontiers en
"collusion avec les milieux dits de droite", Roger Aubert résume son exposé
par une définition toute simple : "L’intégrisme, c’est l’incapacité d’accepter le pluralisme et le dialogue." (apic/cip/mg)