les pauvres, mais qui est prêt à les écouter?
Après les assemblées de Medellin et Puebla le théologien
Joseph Comblin critique la reprise du pouvoir clérical
Bruxelles, 3juin(APIC) Théologien belge travaillant au Brésil depuis 35
ans, l’abbé Joseph Comblin était récemment l’hôte d’une rencontre des théologiens francophones de Belgique. Six mois après l’assemblée épiscopale de
Saint-Domingue, il a exposé son point de vue sur l’évangélisation dans le
contexte de l’Amérique latine.
En octobre 1992, l’assemblée de l’épiscopat latino-américain à Saint-Domingue a commémoré le 5e centenaire de l’évangélisation du continent. Une
caractéristique majeure de cette évangélisation, note d’emblée Joseph Comblin, est qu’elle "s’est faite pendant 450 ans de haut en bas, c’est-à-dire
à partir du pouvoir". Le contenu même de l’enseignement chrétien en a été
marqué: "les évangélisateurs ont convaincu les paysans que c’est Dieu qui a
établi la propriété et que vouloir un lopin de terre, c’est voler".
Medellin
A l’époque du concile Vatican II (1962-1965), un changement de perspectives est apparu. Quelques hommes ont exprimé au même moment une intuition
semblable: "les pauvres existent, au sein d’une société qui ne veut rien en
savoir". Des hommes d’Eglise se sont fait alors la voix des sans voix, Mgr
Camara au Brésil, Mgr Proano en Equateur, Mgr Ruiz au Mexique, Gustavo Gutierrez... mais très peu de laïcs. Ce petit groupe a favorisé la création
du Conseil Episcopal Latino-Américain (CELAM) et l’organisation en 1968 de
la 2e grande assemblée de l’épiscopat d’Amérique du Sud à Medellin (Colombie), consacrée à la mise en oeuvre des orientations de Vatican II. Après
Medellin, relève l’abbé Comblin, une nouvelle manière de lire la Bible
s’est répandue et l’on a redécouvert la dimension humaine de la vie de Jésus, y compris son insertion dans une société comportant des classes sociales.
Dès sa convocation, l’assemblée de Medellin a rencontré l’opposition des
milieux dirigeants, jusqu’aux Etats-Unis et au Vatican. Et dès la fin des
années 60, dit-il, on a, pour la nomination d’évêques, "surtout tenu compte
de l’orthodoxie des candidats". Les prêtres européens envoyés en Amérique
latine ont fait leurs les orientations nouvelles et en ont largement informé leurs amis occidentaux; mais dans le clergé latino-américain, Medellin
n’a reçu l’appui que d’une minorité. "L’Eglise latino-américaine est restée
massivement du côté des classes dirigeants: par les collèges catholiques,
elle s’est alliée l’élite, a ignoré les pauvres et a vu dans tout conflit
une influence marxiste."
La 3e assemblée de l’épiscopat latino-américain, à Puebla (Mexique), en
1979, a prolongé de Medellin. Jusqu’où a-t-elle porté "l’option préférentielle pour les pauvres"? Evoquant les freins que cette option a rencontrés
dans les faits, l’abbé Comblin estime plutôt que la rencontre de Puebla
s’est "soldée par un match nul". D’ailleurs, dit-il, on s’est mis à parler
d’une "évangélisation de la culture", on a cherché à revaloriser la "religion de toujours", la religion populaire d’avant Medellin. Or, celle-ci
peut faire l’objet de deux approches différentes: pour les uns, c’est une
"religiosité tolérée et contrôlée par le clergé"; pour d’autres, un lieu de
résitance des pauvres qui, sous des dehors chrétiens, gardent des attaches
avec leurs anciens cultes et croyances.
A partir de 1983, l’idée d’une "nouvelle évangélisation", lancée de Rome, a fait son chemin. "L’acteur principal de cette nouvelle campagne est
le clergé, commente Joseph Comblin. En vue de multiplier les vocations, on
a relancé des petits Séminaires un peu partout. On y propose un style de
vie bourgeois, déracinant les candidats originaires des milieux populaires."
Paradoxes
Il y a un retour en force de la religion. "Alors qu’ils sont exclus de
la télévision, de la politique, de la culture... la religion est le seul
domaine où les pauvres peuvent jouer un rôle", dit Joseph Comblin. Aujourd’hui les vocations de "leaders religieux" se multiplient, indépendamment des institutions religieuses existantes. Ainsi, depuis 15 ans, 100’000
pasteurs pentecôtistes ont surgi. A Sao Paulo, la seule "Assemblée de Dieu"
a réuni 1’200 pasteurs! "Tous des gens de milieux populaires, qui s’engagent dans l’évangélisation avec conviction et lui donnent gratuitement de
leur temps!", relève Joseph Comblin. Entre 1970 et 1991, ajoute-t-il, les
adeptes du spiritisme sont passés d’un million à 6,7 millions; et 2’000
élèves apprennent, dans un de leurs séminaires, à devenir médiums.
Pour l’abbé Comblin, le contraste est saisissant avec ce qui se passe
dans l’Eglise catholique. "Ici, le contrôle clérical reste très fort. Dans
les Séminaires, on forme peu au dialogue, mais on apprend à être infaillible! Les prêtres ne se rendent pas compte à quel point ils peuvent être manipulateurs!" "L’animation des communautés ecclésiales de base, peu autonomes et très contrôlées par les prêtres, est assurée à 90 % par des femmes.
Celles-ci n’aiment pas commander, tandis que les hommes n’aiment pas être
commandés par les prêtres. Par contre, l’animation des nouveaux mouvements
religieux est exercée par des hommes."
Joseph Comblin évoque encore d’autres différences: "Chez les catholiques, les pauvres s’ennuient à la messe; la culture y est raffinée et guindée. Chez les pentecôtistes, ils touvent une ambiance de ferveur; ils peuvent crier et s’exprimer. Ici, ils trouvent toujours quelqu’un qui est prêt
à les écouter. Chez les catholiques, au contraire, ils sont souvent reçus
par des prêtres pressés et impatients, pas préparés à écouter les vraies
questions des gens."
Selon le théologien belge, on voit s’éloigner l’une de l’autre deux sociétés: celle d’une classe bourgeoise et celle des pauvres, où la religion
joue un rôle primordial, mais pas forcément dans le cadre voulu par les institutions.
Question de crédit
L’Eglise catholique n’a pas perdu tout crédit auprès des pauvres, mais,
insiste Joseph Comblin, les Latino-Américains sont plus sensibles aux faits
qu’aux idées. "Les gens apprécient la cohérence entre la parole et l’engagement." Ainsi cela s’est dit quand, lors du coup d’Etat perpétré au Chili
il y a 20 ans, des prêtres et des évêques ont sauvé la vie de militants populaires ou plus tard, à Santiago, quand le Vicariat de la Solidarité a
pris la défense des exclus.
Quant au pentecôtisme, le théologien belge le crédite de nombreux résultats positifs: il restitue le sentiment de la dignité personnelle; il aide
à vaincre des fléaux tels que l’alcoolisme, le tabagisme, la prostitution;
il renforce les liens familiaux; il alphabétise les fidèles pour leur permettre de lire la Bible, ce qui accroît leur fierté ("Moi je sais lire la
Parole de Dieu"); il stimule la solidarité et apprend à organiser les divers services dans une communauté.
Par contre, les pentecôtistes ne portent pas de regard d’ensemble sur la
société et, sauf exception, ne mettent en oeuvre aucune stratégie sociale.
Seront-ils un jour plus politisés? Beaucoup de leurs pasteurs auront sans
doute peur de perdre leur pouvoir, prédit Joseph Comblin.
Rencontre de Saint-Domingue, un "désastre"?
Revenant à la 4e assemblée de l’épiscopat latino-américain, en octobre
dernier à Saint-Domingue, Joseph Comblin constate que "la bataille de l’interprétation joue un grand rôle". En d’autres termes, on peut trouver dans
les textes de quoi renforcer les options de Medellin ou de quoi les affaiblir. Pour sa part, le théologien belge qualifie la rencontre de Saint-Domingue de "désastre". Il s’explique: "Le conseil Episcopal latino-américain, initiative de l’Eglise du continent, à l’origine, est aujourd’hui menacé: il risque d’être remplacé par un Synode pan-américain." Et selon
l’abbé Comblin, le déroulement même des travaux a laissé à trop d’évêques
latino-américains une impression d’"arrogance de la part de Rome". Eux-mêmes se sont sentis "humiliés, impuissants, déshumanisés". (apic/cip/cb)