L’Europe culturelle est-elle possible ? (280488)
Bruxelles, 28 avril (APIC/CIP) L’Europe est-elle en mesure de sauvegarder
ses valeurs traditionnelles, notamment la solidarité et la culture ? A-telle un visage humain ? Ne risque-t-elle pas de n’être demain qu’une société axée sur le seul développement économique ? Ces questions méritent
d’être posées à la veille de l’ouverture du grand marché intérieur (31
décembre 1992) qui est au centre des préoccupations des responsables de la
Communauté européenne. Elles ont été débattues lors d’un colloque qui a
réuni au Parlement européen à Bruxelles, les 25 et 26 avril, une quarantaine de journalistes venus des douze pays membres de la communauté, sur le
thème : "L’Europe culturelle est-elle possible ?" La rencontre, qui a vu la
participation de députés et de hauts fonctionnaires européens, était organisée par le Parlement européen, l’Union catholique internationale de la
Presse (UCIP) et l’Office catholique d’Information sur les Problèmes européens (OCIPE).
Dix ans après un premier colloque organisé à la veille des élections directes au Parlement européen, le but des organisateurs était de rendre les
journalistes catholiques attentifs aux développements récents de la Communauté. La rencontre leur a permis de constater dans le discours des acteurs
de la construction européenne des optiques différentes, pour ne pas dire
contradictoires: ainsi deux députés appartenant à un même parti plaidant,
le premier en faveur du développement économique, le second pour une Europe
des valeurs et des cultures.
Une chose est claire : la priorité est donnée à l’essor économique. Les
orateurs l’ont tous rappelé : le Traité de Rome (1957), qualifié par l’un
deux de "sordide affaire de marchands", répondait à des impératifs d’ordre
strictement économique. Il était d’ailleurs déjà question dans ce traité du
grand marché intérieur que l’on s’apprête à réaliser trente années plus
tard. C’est donc la même option qui prévaut aujourd’hui, sans considération
aucune pour l’intégration culturelle, qui est pourtant un aspect
fondamental du processus de l’unité européenne.
On est loin des idéaux qui animaient les pères de l’Europe, et l’on repense à la confidence faite par Jean Monet à la fin de sa vie, à propos du
Traité de Rome : "L’Europe est mal partie. Peut-être eût-il mieux valu
qu’elle soit construite sur des bases culturelles."
Et ce n’est pas le rappel par un orateur du vieux précepte des anciens :
"primum vivere, deinde philosophari" (vivre d’abord, philosopher ensuite),
qui apaisera les craintes de ceux qu’inquiètent les carences juridiques et
institutionnelles dues à une absence totale dans les traités de l’aspect
culturel de la construction de l’Europe. C’est ce qu’a souligné M. André
(Belgique), de la direction générale de la Commission des Communautés européennes. Principal rédacteur du document "Relance de l’action culturelle
dans la Communauté européenne" récemment adopté par la Commission. Celui-ci
voit dans cette relance "à la fois une nécessité politique et un impératif
socio-économique dans la double perspective du grand marché intérieur en
1992 et de la progression des citoyens vers l’union européenne".
"Le sens de l’appartenance à la culture européenne, plaide M. André, est
l’une des conditions de cette solidarité sans laquelle l’avénement du grand
marché qui modifiera profondément les conditions de vie des Européens, ne
reposerait pas sur l’indispensable soutien du citoyen européen." On est en
effet en droit de se poser la question, comme l’a fait Gisèle Charzat,
membre du Parlement européen : citoyen ou consommateur ?
Une communauté de valeurs
En évoquant les perspectives de la réalisation du grand marché intérieur, M. Herman, ancien ministre belge des affaires économiques, ne s’est pas
contenté d’un plaidoyer. Il a souligné aussi le mérite du Parlement européen, dont il est membre, d’avoir relancé le débat sur le projet d’union
politique (et celui de François Mitterand de l’avoir encouragé). Il s’est
réjoui de voir le Parlement élargir son influence. "Il n’y aura de grand
marché, a-t-il souligné, que s’il y a une autorité capable de garantir sa
régulation, de légiférer sur cet ensemble, afin que prévale non la loi de
la jungle, mais celle de la solidarité."
Dans un exposé sur la place de la culture dans une Europe unie, le professeur Hahn (RFA), ancien membre du Parlement européen, en a indiqué trois
éléments constitutifs : la civilisation grecque (la pensée rationnelle, qui
a permis le développement scientifique), le Droit romain (reconnaissance
des droits individuels du citoyen) et la religion chrétienne. Trois
éléments sans commun dénominateur, mais qui ont déterminé des valeurs européennes, comme la liberté, la solidarité, les Droits de l’Homme, le
progrès social, culturel et scientifique. La culture européenne se caractérise aussi par une dynamique propre, celle d’une perpétuelle remise en
question qui a engendré une diversification. On peut donc parler, à propos
de la culture européenne, d’une "unité dans la diversité". C’est là un riche patrimoine à préserver, sous peine d’une uniformisation appauvrissante
(le "melting-pot" américain).
Regrettant qu’il se trouve aujourd’hui des pays membres de la Communauté
qui se référent au Traité de Rome pour lui dénier toute compétence dans le
domaine culturel, le professeur Hahn a dit son souhait que l’on complète ce
traité, notamment pour trancher au plan institutionnel les compétences
respectives de la Communauté et des Etats.
La contribution du journaliste catholique
Comment favoriser une nouvelle intégration, une conscience commune des
valeurs européennes quand la religion a perdu sa force d’intégration pour
n’être plus qu’une affaire privée. Disant son inquiètude à ce sujet, tandis
que l’Europe se trouve à un tournant, M. Henau, professeur à la Faculté de
Théologie de Heerlen (Pays-Bas), a interpellé les journalistes présents.
Jugeant qu’il est difficile aux autorités de l’Eglise de prôner ces valeurs
sans encourir le reproche de tutelle cléricale ou de "restauration", il les
a invités à prendre le relais, à "faire revivre les valeurs religieuses de
la culture européenne" et, sans se contenter d’être de simples communicateurs, de prendre position sur celles-ci.
De son côté, le chanoine Heiderscheid, directeur du quotidien "Luxemburger Wort", a dit son souhait que le journaliste catholique contribue à
vaincre les réticences et les hésitations, en encourageant dans leur travail quotidien ceux qui sont les architectes de l’Europe. Fort de sa certitude que la vie a un sens, que Dieu existe et qu’il a créé l’homme à son
image, il a pour tâche d’être dans le débat quotidien "le témoin et l’avocat des valeurs qui sont les nôtres, surtout à un moment ou le sens de la
vie et de l’histoire n’apparaissent pas clairement à tous. Il est des questions fondamentales auxquelles nous seuls, chrétiens, sommes capables
d’apporter une réponse".
Lors du débat final, le Père Tegyey (OCIPE) a dit sa crainte que l’on
n’ait pas suffisamment perçu les dangers de la réalisation du grand marché
européen. Il a recommandé aux journalistes de suivre avec attention, dans
les années qui viennent, avec quelle brutalité cette réalisation va
s’opérer.
Cet ultime débat a montré une fois encore combien les institutions européennes sont en porte-à-faux par rapport à la culture et que si une Europe culturelle est possible, ce ne sont pas elles qui la feront. Il a été
l’occasion aussi de souligner combien le colloque a manifesté, tant chez
les conférenciers que chez les journalistes, la soif d’une réflexion spirituelle : quelle Europe voulons-nous ?
Il reste que bien des questions n’ont pas été posées concernant la contribution des journalistes catholiques. Sont-ils des européens engagés ? Et
comment ? Collaborent-ils avec les institutions européennes en vue de la
construction de l’Europe ? Ou sont-ils une instance critique ? Ont-ils le
souci des pauvres, des opprimés, des étrangers ? En concluant, le Père
Tegyey a suggeré que l’UCIP s’organise au plan européen : seule une branche
européenne de l’organisation permettrait de traiter en permanence de telles
questions. (apic/cip/bd)