L’Amérique latine a-t-elle influencé la mission de l’Eglise? (080992)
Huelva, 8septembre(APIC) C’est de Huelva, en Espagne, en 1492, que Christophe Colomb entreprit son voyage vers ce qu’il croyait être les Indes.
Cinq siècles plus tard, c’est à Huelva que des missionnaires et des chercheurs de plusieurs pays d’Europe se sont retrouvés pour faire le point sur
l’influence exercée sur la mission par l’Amérique latine.
La rencontre de Huelva, organisée récemment, était le 13e colloque dû à
l’initiative du Centre de Recherches et d’Echanges sur la diffusion et
l’inculturation du christianisme (CREDIC), attaché à l’Université de Lyon
III. Le rendez-vous de Huelva a été préparé avec la collaboration, cette
année, du diocèse de Huelva et de la Commission épiscopale espagnole pour
le 5e centenaire de l’évangélisation en Amérique latine.
L’Amérique latine est présentée comme un sous-continent bénéficiaire de
l’initiative évangélisatrice des Occidentaux. Mais l’Amérique latine ne
peut-elle pas être considérée, elle aussi, comme agent d’initiatives missionnaires? Telle est la question qui était au centre du colloque du CREDIC.
Dans un premier temps, les représentants de plusieurs instituts religieux ont brossé des aperçus variés de leur passé missionnaire. Dominicains, jésuites, ou augustins, notamment, ne portent évidemment pas le même
regard sur les siècles écoulés. Plusieurs Ordres et Congrégations ont mis
au point des méthodes d’évangélisation originales. De là à dire que ces modèles ont été purement et simplement transplantés en Amérique latine, il y
a un pas, que l’histoire invite à ne pas franchir trop vite. Un exemple: le
Mexique laïc d’aujourd’hui a conquis son indépendance hier en se démarquant
comme catholique par rapport au colonisateur espagnol, dénoncé comme athée
et trop influencé par la Révolution française.
Les participants au colloque de Huelva ont eu l’occasion d’analyser
l’influence du modèle des "réductions" créées par les jésuites au Paraguay
(mais aussi au Brésil) pour regrouper les familles indiennes afin de les
placer à l’abri des colonisateurs sans scrupules. On a cité notamment les
"villages de la liberté", créés dans l’ancien Soudan (le Mali actuel) et
dont les instigateurs faisaient explicitement référence au modèle paraguayen. Mais, outre que les villages soudanais étaient destinés à accueillir
d’anciens esclaves, on ne peut parler d’une influence missionnaire directe
de l’Amérique latine. Théologiens et historiens se gardent d’ailleurs de
présenter les"réductions", évoquées par le récent film "Mission", comme un
modèle à imiter: "Ces fameuses réductions, a rappelé un Père Blanc à Huelva, n’auraient jamais vu le jour sans l’expansion colonisatrice. Et aujourd’hui, l’on ne peut plus envisager de petit modèle de mission transplantable, si cela a jamais été le cas: nos problèmes sont planétaires et
appellent des solutions planétaires".
Les communautés de base
Quant à l’influence de l’Amérique latine aujourd’hui, elle peut être observée à partir des Communauté Ecclésiales de Base (CEB). Charles Antoine,
directeur à Paris de l’Agence DIAL (Diffusion et information sur l’Amérique
latine), fait remonter l’apparition des premières communautés de base dans
l’Eglise d’Amérique latine à l’année 1961, donc juste à la veille du Concile Vatican II (1962-1965). Beaucoup de ces communautés sont nées dans la
foulée du mouvement d’éducation de base lancé par Paulo Freire au Brésil. A
partir de 1965, on en trouve la première mention dans les documents officiels de l’Eglise: l’optique est alors de décentaliser de trop vastes paroisses. Dix ans plus tard, les Communautés de base sont censées être désormais "Ecclésiales". Ce petit changement d’appellation révèle évidemment
le souci de favoriser la communion entre les communautés, mais peut aussi
traduire, a-t-on noté à Huelva, une méfiance par rapport à des objectifs
jugés trop "politiques".
Quoi qu’il en soit, les CEB d’Amérique latine, parfois citées en modèle
en Europe, ne semblent pas avoir exercé d’influence directe en Afrique. Au
Zaïre, par exemple, le mouvement communautaire et ecclésial, qui s’est
fortement développé depuis 30 ans, n’a pas été inspiré par l’Amérique latine, mais par le travail réalisé dans les quartiers, puis par une résistance
à la nationalisation des écoles. Si l’influence latino-américaine y est
perceptible aujourd’hui, comme elle peut l’être en Europe, elle est loin
d’être seule et prédominante: la recherche d’une démocratie et la défense
des droits de l’homme semblent bien davantage prédominants.
Le colloque du CREDIC a donc apporté des réponses nuancées à la question
de l’influence de l’Amérique latine sur la mission. Les échanges ont débouché, au terme des travaux, sur une question pour demain. Elle n’est pas
sans lien avec les préparatifs de l’Assemblée que l’épiscopat latino-américain tiendra en octobre prochain à Saint-Domingue. "Aujourd’hui, devait en
effet constater le Père A. Gonzales Dorado, jésuite espagnol, l’Amérique
latine n’est plus dépendante. C’est pire: elle est marginalisée, et elle
l’est d’autant plus que le néolibéralisme est triomphant. Certains se tournent déjà vers l’islam comme dernière planche de salut. Mais c’est d’abord
la démocratie qu’il faudra sauver". (apic/cip/pr)