Interview du vice-président du CPUN
déplore l’attentisme des autorités helvétiques
"C’est maintenant qu’il faut aider la démocratie naissante!"
Bucarest, 6mars(APIC/Jacques Berset) Dehors, alignés en cordon face au
Patriarcat orthodoxe de Bucarest, des soldats armés de fusils d’assaut kalachnikov, baïonette au canon, contiennent un petit groupe de tziganes et
quelques femmes âgées qui manifestent devant l’Assemblée nationale. C’est
là que siègent les membres du nouveau Conseil Provisoire d’Union Nationale
(CPUN). La population roumaine, qui réapprend à parler librement, vient apporter ses doléances et interpelle des députés protégés par plusieurs barrages de sécurité.
C’est dans cette atmosphère un peu tendue que nous reçoit le professeur
Ioan Manzatu, professeur à l’Université de Bucarest, vice-président élu du
Bureau exécutif du CPUN, l’organe suprême de l’Etat roumain en attendant
les élections de mai prochain. Dans l’interview qu’il a accordée à l’agence
APIC, ce spécialiste de bioénergétique, chef du Parti républicain - un parti centriste né après la chute de la dictature de Nicolae Ceaucescu - reproche aux autorités helvétiques leur attentisme face aux derniers développements en Roumanie.
Pour Ioan Manzatu, la Suisse ne doit plus se contenter d’assistance humanitaire, elle doit s’engager dès à présent dans le domaine de la coopération économique à long terme, et surtout, restituer le plus vite possible
la fortune que le dictateur déchu a déposée dans les coffres des banques
helvétiques. Car c’est maintenant qu’il faut aider la démocratie naissante
à se consolider.
APIC: Qu’attendez-vous des autorités suisses ?
I. Manzatu: Tout d’abord la question qui se pose à présent, c’est la fortune déposée par le dictateur Ceaucescu dans les banques suisses et qui appartient naturellement au peuple roumain. Nous désirons que les autorités
et les banques suisses agissent positivement pour que cette fortune revienne rapidement en Roumanie.
APIC: Avez-vous déjà entrepris des démarches auprès des autorités suisses ?
I. Manzatu: Oui, des démarches ont déjà été entreprises dès la mi-janvier.
Nous estimons que la somme déposée dans les banques suisses dépasse un milliard de dollars. Peut-être que ce problème sera résolu en partie cette année déjà ou l’année prochaine. En tout cas, nous espérons que les banques
vont répondre positivement à la demande faite par mon pays ou bien totalement, considérant cette fortune comme un dépôt dans les banques et appartenant à la Roumanie ou en partie retournée à la Banque Nationale de mon
pays.
APIC: Vous avez besoin rapidement de cet argent pour reconstruire le pays ?
I. Manzatu: Effectivement, nous en avons très rapidement besoin tout d’abord pour la reconstruction et pour réparer les dommages causés par la dictature. A présent, notre économie se trouve dans une situation de désastre
réel et nous avons un urgent besoin de devises pour démarrer la coopération
avec l’étranger, notamment dans le domaine des nouvelles technologies.
APIC: Vous souhaitez que l’on passe du stade de l’aide humanitaire à celui
de la coopération technique ?
I. Manzatu: L’assistance humanitaire que nous avons reçue est tout à fait
indispensable et nous vous en remercions, mais le problème se pose tout à
fait différement. L’aide que nous attendons est une coopération à long terme. Pour le futur, nous avons besoin d’une assistance technologique et sociale, par exemple dans le domaine de l’enseignement scientifique, du management, dans le domaine des compétences, en somme. Et je suis un peu déçu
que la Suisse, pour le moment, comme l’Allemagne d’ailleurs, se borne seulement à l’assistance humanitaire et n’entre pas dans les questions fondamentales qui se posent pour une économie détruite.
APIC: Peut-être craint-on en Suisse que la Roumanie ne soit pas encore
vraiment stable et démocratique ?
I. Manzatu: Ici, en Roumanie, au point de vue démocratique, les limites ont
déjà été dépassées et nous sommes même maintenant confrontés à des violences qui sont les fruits de cette liberté totale qui a été donnée. Nous
n’avons plus de relations avec le passé, sauf le grand désastre que nous
avons hérité de la dictature, et que nous ne sommes pas encore en mesure
d’apprécier aujourd’hui. Moi-même, j’ai été persécuté par le passé, sous la
dictature de Ceaucescu, et je me trouve maintenant ici comme représentant
d’un parti qui est opposé au communisme. Depuis la fondation du CPUN, ce
n’est plus le Front de Salut National (FSN) qui a tout le pouvoir et les
partis d’opposition ont les mêmes droits et les mêmes devoirs que le FSN.
C’est vrai qu’il est difficile de convaincre la presse étrangère qu’il n’y
a plus de censure ici...
Economie de marché et initiative privée
Notre parti est pour l’économie de marché et l’initiative privée, car il
n’y a pas d’autres solutions pour l’économie du pays, mais certains ici
pensent encore dans les catégories anciennes et affirment que les privatisations vont empirer leur situation. Nous pensons qu’il faut cependant garder quelques secteurs mixtes, comme l’énergie, et commencer les privatisations par les services, comme le tourisme par exemple, et les petites et
moyennes entreprises. Les petites entreprises peuvent en effet prouver plus
rapidement leur efficacité dans cette nouvelle situation. Nous nous battons
pour la démocratie et la liberté réelles ici, et si votre pays, la Suisse,
reste dans l’attente, vous allez peut-être voir après les élections que
cette attitude n’a pas été bonne.
Personnellement, je vous le dis comme ami de la Suisse (ça a été, comme
pays, mon premier amour au-delà des frontières de la Roumanie!), je pense
que votre pays ne croit pas pour le moment à notre démocratie. Je peux vous
assurer que tous nos partis politiques - et il y en a actuellement déjà une
cinquantaine - vous se réunir dans un futur proche dans une toute autre
configuration et former des coalitions. Et si j’ai un message pour la Suisse, je peux vous assurer comme représentant, comme scientifique et comme
enseignant, que nous sommes - pour le moment - réellement libres en Roumanie, et nous voulons agir, avec votre aide, pour faire partie de l’Europe
libre. (apic/be)