"L’avenir de l’Eglise en Amérique latine est entre les mains des laïcs"
Bruxelles, 12juin(APIC) La commémoration, en octobre 1992, du cinquième
centenaire de la colonisation et des débuts de l’évangélisation suscite des
attentes contradictoires en Amérique latine, un continent qui présente la
singularité d’être à la fois massivement chrétien (près de 40% de la population catholique mondiale) et massivement peuplé de pauvres. Dans le cadre
des célébrations qui auront lieu à Saint-Domingue en présence du pape se
tiendra la quatrième conférence générale du Conseil épiscopal latino-américain (CELAM), après celles tenues à Rio (1955), à Medellin (1968) et à Puebla en 1979. En entendant Jean Paul II inviter l’Eglise latino-américaine à
se mobiliser en vue de la "nouvelle évangélisation" à l’occason du futur
événement, beaucoup en Amérique latine se sont remémoré le message de Medellin: "La pauvreté de masse en Amérique latine constitue pour l’évangélisation un défi incontournable". Cette interpellation sera-t-elle entendue
par les prélats réunis à Saint-Domingue? Quels sont les grands défis de
l’Eglise latino-américaine à la veille de ces assises? Le théologien belge
Joseph Comblin, présent en Amérique latine depuis 32 ans, répond à ces interrogations.
Comment l’Eglise latino-américaine se prépare-t-elle à la commémoration
de Saint-Domingue?
J. Comblin: Il est difficile de parler encore d’"une Eglise latino-américaine". L’évolution des Eglises locales n’est pas la même d’un pays à
l’autre du fait que le CELAM a cessé d’être un lieu d’échange. Ceci remonte
à 1972, quand l’épiscopat du continent, réuni à Sucre pour désigner la nouvelle équipe dirigeante, a vu le nonce apostolique intervenir au moment où
l’élection touchait à sa fin. Devant la tournure du scrutin, qui n’allait
pas dans le sens qu’il souhaitait, le Vatican a imposé Mgr Pironio à la
présidence et Mgr Lopez Trujillo au poste de secrétaire général (un posteclé, ce dernier étant le seul permanent de l’équipe). Cette intervention a
fait basculer tout l’appareil du CELAM. Les épiscopats se sont retrouvés
plus isolés qu’autrefois, et des Eglises hier encore internationalistes
sont aujourd’hui enfermées dans des querelles internes. La conscience lation-américaine s’en ressent très fort.
Qu’est-ce qui a motivé l’intervention romaine?
J. Comblin: Précisément cette conscience latino-américaine. Au sein de
l’épiscopat émergeaient alors des figures comme Helder Camara (Brésil),
Leonidas Proano (Equateur), José A. Dammert (Pérou), Ramon Bogarin (Paraguay), lequel était promis à la présidence du CELAM... Ces prélats, les
premiers depuis le XVIe siècle à s’être désolidarisés des colonisateurs,
avaient compris qu’il fallait construire l’Eglise à partir des nécessités
perçues et vécues par eux-mêmes et non en fonction d’impératifs dictés du
dehors; bref, qu’il devenait urgent de décoloniser l’Eglise latino-américaine. C’est ce qui explique la suspiscion de Rome, comme du reste celle
de la majorité de son clergé.
Cette génération de Medellin est aujourd’hui hors circuit. Beaucoup sont
décédés, les autres malades ou émérites. Il serait d’ailleurs urgent de
faire une patristique de ces grands prélats, c’est-à-dire de conserver et
d’étudier leurs écrits, qui risquent fort, surtout dans les sièges épiscopaux isolés, de se déteriorer et d’être perdus à jamais. Cette génération
d’évêques est une mémoire historique précieuse. Que garderons-nous de la
mémoire historique de Medellin?
Aux laïcs de prendre leurs responsabilités, de saisir l’occasion qui
leur est donnée de s’exprimer. Le droit canon les autorise d’ailleurs à se
constituer en associations.
Les laïcs sont-ils prêts à jouer leur rôle?
J. Comblin:Sous les régimes militaires, il y a de cela une vingtaine
d’années, la répression a fortement affaibli les mouvements populaires, ce
qui a contribué à la démobilisation des laïcs. C’était alors le clergé qui
parlait. Mais aujourd’hui que les nouvelles démocraties élargissent leur
espace de parole, les laïcs qui appartiennent à la classe moyenne peuvent
s’exprimer. Par classe moyenne, j’entends la minorité qui a accès à l’instruction, qui est ainsi en mesure de s’informer, ce qui n’est évidemment
pas le cas de la masse. Malheureusement, depuis vingt ans que ces laïcs ont
cet espace de parole, ils n’en ont pas beaucoup profité.
Qu’est-ce qui explique cette démobilisation de l’élite chrétienne?
J. Comblin: En Amérique latine, les universités sont des machines à donner des cours, non des lieux de pensée où l’on cherche à faire l’articulation entre la foi et les responsabilités du chrétien dans une société en
gestation.
La voix qui domine à l’université est celle de mouvements basés sur une
spiritualité forte, comme l’Opus Dei, Schinstatt, Communion et Libération,
les Focolari, le Renouveau charismatique... A Sao Paulo, les 400’000 étudiants universitaires ne disposent, parmi les aumôniers, que de trois prêtres diocésains, les autres proviennent des mouvements que je viens de citer.
Le fait que les universités ne sont pas des lieux de pensée a aussi pour
conséquence qu’on se fixe sur l’immédiat et non sur le long terme. On trouve très peu de gens capables de penser à une génération de distance.
S’ajoutent à cela les séquelles de la phase révolutionnaire, où tout était
effectivement concentré sur la conquête du pouvoir politique par des avantgardes populaires et par les moyens les plus expéditifs possibles. La chute
d’Allende au Chili (1973) a marqué un coup d’arrêt fatal qui a paralysé
tout projet progressiste, en réduisant au silence une gauche intellectuelle
traumatisée. L’évolution récente à l’Est ne va rien arranger, car cela les
conforte dans l’idée que la voie marxiste-léniniste, qui est d’ailleurs en
recul depuis une dizaine d’années suite à son échec quasiment partout sur
le continent, conduit bien à une impasse.
Les masses pauvres restent donc livrées à elles-mêmes...
J. Comblin: L’incapacité à investir dans le long terme a en effet détourné de l’objectif essentiel: une action patiente et persévérante au milieu du peuple. Or, tout changement de société est impossible sans l’intervention des masses. Il y a là un grand défi. Les mouvements de gauche
devraient avoir des militants qui se consacrent à la conscientisation du
peuple. Car les mouvements révolutionnaires n’ont généralement jamais été
en contact avec la masse; celle-ci n’avait qu’à suivre. Ils utilisaient en
outre un langage qui lui est étranger.
Les leaders populistes, par contre, savent parfaitement se faire comprendre du peuple. C’est ce qui explique le progrès fulgurant du fondamentalisme religieux. Au début, il y a un peu plus de 20 ans, on n’y a pas attaché d’importance. Aujourd’hui, ils sont en plein boom, surtout les Pentecôtistes, et certains épiscopats sont fort inquiets. C’est qu’ils sont des
milliers de missionnaires - chaque converti étant un missionnaire - à faire
du porte à porte, et les adhésions se comptent par millions dans tout le
continent. J’habite dans le Nordeste brésilien où, dans les endroits les
plus reculés, on ne voit un prêtre que tous les six mois. Dans mon village
de 2’000 habitants, j’ai vu surgir en quatre ans quatre nouvelles églises!
Cela doit bien correspondre à un besoin...
Pendant ce temps-là, l’Eglise ne dispose que de peu de personnel: quelque 50’000 prêtres pour toute l’Amérique latine. Au Brésil, ils sont 13’000
pour une population de 150 millions d’habitants, dont plus la moitié sont
âgés ou se consacrent à des activités bureaucratiques. Dans le Nordeste, il
y a un prêtre pour 50’000 habitants. Qu’attend-on pour promouvoir le laïcat?
Si on ne forme pas rapidement des millions de laïcs, dans 20 ans, il ne
restera plus grand chose. Le catholicisme traditionnel s’épuise rapidement.
L’urbanisation n’est pas étrangère à ce phénomène. Dans les zones urbaines,
de plus en plus peuplées, la télévision contribue grandement à cette disparition de la religion traditionnelle et des valeurs familiales qui s’y rattachaient. C’est pourquoi il est urgent pour l’Eglise de rétablir les contacts interpersonnels. Elle ne pourra le faire sans les laïcs.
Les communautés ecclésiales de base ne peuvent-elles jouer ce rôle?
J. Comblin: Oui, pour autant qu’elles existent. Elles sont inexistantes
en Argentine, clandestines en Equateur et en Colombie, présentes dans quatre ou cinq diocèses seulement au Mexique. Au Brésil, elles sont inscrites
au programme de la Conférence épiscopale, mais tout n’est pas résolu pour
autant: les évêques qui les promeuvent doivent compter avec la résistance
d’un clergé qui n’a pas modifié sa pratique pastorale et qui entend tout
régenter. A l’inverse des communautés fondamentalistes, les communautés de
base sont peu missionnaires; on en est resté à la structure catholique héritée du moyen âge, où la paroisse est un monopole: chaque communauté de
base a son territoire.
Les laïcs se sentent-ils reconnus?
J. Comblin: Le clergé reste omniprésent. L’instauration d’une vraie pratique démocratique dans la société occidentale a déjà pris tant de temps,
alors dans l’Eglise... La démocratie, cela implique que les problèmes soient toujours situés dans une perspective communautaire, en isolant les enjeux individuels, et que les décisions soient prises collectivement, en vue
du bien commun. Pour que les laïcs se lèvent, il faut qu’ils soient pris au
sérieux, qu’ils soient reconnus dans leur travail.
Il en va tout autrement chez les pentecôtistes et autres sectes fondamentalistes. Il y a là des milliers de pasteurs (on devient pasteur en peu
de temps), des gens qui se sont découvert missionnaires. Et d’autant plus
enthousiastes que, baptisés dans l’Eglise catholique, ils étaient frustrés
de ne pouvoir y être missionnaires et que leur rôle est valorisant. Si
l’Eglise catholique tarde, d’autres les suivront. Car nous nous trouvons
dans un continent où le marché religieux est plus fort et plus ouvert que
jamais, où tout rôle social passe par la religion. Pour les masses pauvres,
confrontées à des problèmes économiques insurmontables, la religion est, en
effet, le grand débouché.
A vous entendre, le sort de l’Eglise latino-américaine est entre les
mains des laïcs...
J. Comblin: C’est tout à fait clair. Et il y a encore dans l’Eglise lation-américaine des millions de missionnaires potentiels. Mais pour qu’ils
se révèlent, il faut qu’ils se sentent reconnus. Chez eux, la perspective
de ne pas être "engagés" freine le désir de formation. Or, Rome n’encourage
pas cette évolution. C’est pourquoi il faut avoir le courage de reconsidérer la politique actuelle. Miser sur les laïcs, c’est le meilleur investissement que l’on puisse faire. En tout cas, concentrer toute la stratégie
sur le clergé est un suicide pour l’Eglise en Amérique latine. En attendant, l’option pour les pauvres est en train de s’estomper. (apic/cip/pr)
ENCADRE
Né à Bruxelles en 1923, Joseph Comblin est docteur en théologie de
l’Université de Louvain. Parti pour le Brésil en 1958, il enseigne d’abord
à l’Université de Campinas, près de Sao Paulo, avant d’être envoyé au Chili
pour y travailler à la Faculté de théologie de l’Université catholique de
Santiago. De retour au Brésil, il enseigne à l’Institut théologique de Récife, l’archidiocèse de Dom Helder Camara, dont il devient l’un des collaborateurs. En 1972, au retour d’un séjour en Belgique, Joseph Comblin est
arrêté à l’aéroport de Rio. Malgré les protestations de l’épiscopat brésilien, il est expulsé par les militaires qui lui reprochent ses relations
avec un évêque "subversif". Il trouve alors refuge au Chili, en pleine expérience Allende. Pinochet interrompt ce second séjour au Chili. Huit ans
plus tard, en 1980, J. Comblin se retrouve pour la troisième fois au Brésil
où il enseigne actuellement au Seminario Rural de Serra Redonda. On doit à
J. Comblin une quarante d’ouvrages édités en français, en portugais et en
espagnol. (apic/cip/pr)