Une décade pour le Christ
De Gabrielle Brodrecht, APIC
Berne, 01août(APIC) Le "Congrès européen des leaders" charismatiques sur
le thème "Jesus - Hope for Europe" ("Jésus - Espoir pour l’Europe") a rassemblé à Berne près de 4’000 chrétiens de diverses confessions décidés à
faire de la dernière décade du XXe siècle une "décade d’évangélisation". Un
projet qui tient à coeur aussi à Tom Forrest, prêtre américain et l’un des
orateurs du Congrès. Dans une interview accordée à l’agence APIC, il évoque
le projet missionnaire catholique "Evangelization 2’000", centre international pour la "décade d’évangélisation", qu’il dirige depuis 1987.
En fait, la dernière décennie du siècle a une importance particulière:
"L’an 2’000 est la date des dates, et c’est une date totalement catholique:
sa signification est le Christ. C’est en réalité le 2’000e anniversaire du
Christ, et nous ne devons pas conjecturer ce qu’il désire; il est mort sur
la croix pour cela. Il veut que le monde soit sauvé", affirme Tom Forrest.
L’organisation que dirige le prêtre américain veut répondre à l’appel de
Jean Paul II à une nouvelle evangélisation: "’Evangelization 2’000’ veut
encourager l’Eglise catholique et dans la mesure du possible tous les chrétiens à se rassembler et à faire un cadeau qu’ils ne peuvent faire qu’ensemble. Le Christ veut que des hommes et des femmes le connaissent et désire les conduire chez lui au paradis", souligne Tom Forrest. Pour lui,
l’évangélisation doit rester éloignée d’un "esprit de concurrence infantile": "Nous voulons que soit rendue à Dieu la plus grande gloire possible,
par qui que ce soit". En ce qui concerne l’oecuménisme, Tom Forrest s’en
tient aux paroles du pape affirmant qu’il n’existe aucune alternative. Cependant, le prêtre américain voit l’oecuménisme comme "difficile, dangereux
et déconcertant"; dans plusieurs parties du monde il est actuellement irréalisable, "mais en Europe et aux Etats-Unis nous pouvons faire beaucoup!".
Une Europe encore très peu orientée vers le Christ
Cependant, Tom Forrest ne donne pas les meilleures notes à l’Europe: il
évoque le vaste réveil religieux dans d’autres parties du monde, et notamment en Amérique latine, en Asie et en Afrique. Aux Etats-Unis aussi - à
côté d’une forte sécularisation - on sent la naissance d’une nouvelle force
spirituelle. En Europe, "c’est plus ’confortable’, on ne trouve pas autant
d’indignation morale. Ici, la société est plus sécularisée que partout ailleurs. La Scandinavie par exemple est en train de perdre Dieu ! L’Europe
est aujourd’hui sur bien des points très peu orientée vers le Christ, mais
cela va changer".
L’espérance de Tom Forrest est animée par "ce que fait Dieu tout-puissant en Europe de l’Est". Il compte sur les nombreux jeunes des pays de
l’Est capables de s’enthousiasmer pour le Christ. "Une fois, le Saint-Père
m’a demandé ce que nous pouvions faire pour la réévangélisation, et j’ai
répondu que quelques pays du tiers-monde évangélisés par l’Europe peuvent
lui apporter une foi neuve". Le pape était d’accord, il voyait aussi une
foi renouvelée venir de Russie. C’était il y a des années. C’est pourquoi
je tiens le pape pour un prophète", affirme Tom Forrest.
"Evangelization 2’000": "Avec le Vatican, mais pas au Vatican"
Quels liens entretient "Evangelization 2’000" avec le Vatican ? Lors
d’une rencontre de responsables de mouvements catholiques en 1984, "nous
avons soudain vu la possibilité d’une décade de la mission", affirme Tom
Forrest. Celui-ci a écrit au pape et "nous nous sommes rencontrés à plusieurs reprises pour manger ensemble, sept fois jusqu’ici". Le cardinal Casaroli, secrétaire d’Etat du Vatican, a demandé au prêtre américain de présenter un "plan" de la décade envisagée, "c’est pourquoi nous sommes allés
à Rome".
Jamais cependant "Evangelization 2’000" n’a été un bureau officiel du
Vatican: "Nous travaillons à bien des égards avec le Vatican, mais pas au
Vatican". "Le Saint-Père nous a dit que nous pourrions mieux développer nos
activités si nous ne sommes pas ’officiels’", ajoute Tom Forrest. "Si je
dis que le Vatican m’envoie, je peux rencontrer une opposition, car on considère peut-être cela comme du colonialisme spirituel sans véritable inculturation; venir ’officiellement’ est suicidaire !". L’organisation n’a jamais eu de bureau au Vatican, il n’y a eu qu’une adresse postale, que le
cardinal Casaroli a déconseillé d’utiliser "quand les attaques ont commencé".
"Evangelization 2’000" ne fait pas l’unanimité
Des attaques, "Evangelization 2’000" en a été l’objet non seulement dans
des quotidiens belges et allemands et dans des revues italiennes, mais aussi en Amérique latine, au Brésil en particulier. "Vous ne le croirez pas,
mais on nous reproche d’être un complot de la CIA et un plan du Vatican,
qui veut par ce moyen dominer l’esprit de toute l’Eglise. Quelques semaines
plus tard, les même personnes affirmaient que le Vatican nous avait laissés
tomber. La même semaine, je déjeunais avec le Saint-Père !" En Amérique latine, nos adversaires sont avant tout "des éléments assez radicaux de la
théologie de la libération", et en Europe "les éléments les plus libéraux
de l’Eglise catholique", parce qu’"Evangelization 2’000" se voit comme soutenant le pape. "Et ils n’aiment justement pas le pape !"
"Evangelization 2’000", Tom Forrest le reconnaît, a rencontré une opposition, mais cela "n’a pas entraîné de difficultés". "Cela nous a fait une
importante publicité gratuite. Un grand nombre d’évêques voulaient parler
avec nous de ce qu’ils avaient lu et nos réponses leur ont plu !. Si personne ne nous attaque parce que nous sommes chrétiens, il se pourrait que
nous ne le soyons pas... Il y a aussi une certaine satisfaction à être
digne d’opposition, peut-être parce que l’on a tort, mais peut-être aussi
parce que l’on a raison".
"Evangelization 2’000" n’a-t-elle pas eu des problèmes également avec
les Eglises locales ? "Nous veillons à ne pas empiéter sur le terrain d’autrui, mais certaines personnes vont toujours ressentir notre action différemment. Je ne trouve aucune explication à cela. Tout ce que nous disons,
c’est: ’Annoncez Jésus !’".
Interrogé sur la ligne de son activité d’évangélisation, Tom Forrest affirme que pour "Evangelization 2’000" il ne s’agit pas d’abord de faire de
la catéchèse ou d’intégrer les valeurs chrétiennes dans la culture et la
société, mais de développer le "premier pas" dans l’annonce de l’Evangile,
le kérygme. La théologie de la libération au contraire centre ses activités
plutôt sur l’intégration des valeurs chrétiennes. Certes, "Evangelization
2’000" considère la responsabilité sociale comme un élément essentiel de
l’évangélisation, mais elle ne lui accorde pas la première place.
La théologie de la libération: "Ils ont vidé les églises..."
Tom Forrest constate: "Au Brésil, on a écrit plutôt négativement sur
nous". La raison ? Pour lui, une telle attitude vient de la "crise" que
traverse la théologie de la libération aussi à cause de la chute du communisme. Quelques-une de ses tendances auraient également été reconnues
comme contribuant à la sécularisation de la société sud-américaine. "Au
lien de remplir les églises de personnes enthousiastes, ils les ont vidées", déplore le directeur d’"Evangelization 2’000". "Les gens ont reçu un
message beaucoup plus politique que spirituel".
Quant aux communautés de base en Amérique latine, Tom Forrest les voit
en rapport avec la sécularisation. "Si les églises se vident où que les
gens aillent, cela signifie une certaine sécularisation. La justice est
l’un des thèmes majeurs de la théologie de la libération. "Mais qu’est-ce
qui est le plus important: que j’obtienne la justice pour un autre ou que
je l’amème à être juste ?" Pour Tom Forrest, si les deux aspects sont essentiels, le second est plus fondamental. "Il est plus important pour moi
d’aider un homme à être juste", affirme-t-il, cela va plus vite. Et le prêtre américain de relever combien le temps est limité dans le monde d’aujourd’hui... IL évoque le CELAM (Conseil épiscopal latino-américain), qui
"soutient fortement la théologie de la libération", mais il relève qu’"elle
a perdu la dimension eschatologique de l’Evangile. Cela signifie qu’elle
limite sa vision au monde. Nous sommes dans ce monde, mais nous allons ailleurs..."
Ne change-t-on pas de perspective quand on voit des hommes dans un grande détresse ? "Peut-être", relève Tom Forrest, "si je pouvais être sûr de
sortir ces hommes de la pauvreté, puis leur montrer le Christ... mais il
est plus facile et rapide pour moi de les amener à connaître le Christ que
de les sortir de leur misère", argumente Tom Forrest, pour qui le spirituel
"a toujours la priorité". "Notre but premier est d’apprendre aux gens à
vivre la vie des enfants de Dieu. Le Fils de Dieu est le modèle. Dans le
christianisme, personne n’est appelé à moins qu’à la sainteté. Nous pensons
que c’est le meilleur chemin pour changer la société".
Innovation dans la fidélité au pape
Tom Forrest se considère avec humour comme un homme "sauvage" et comme
"l’homme le moins politique de la terre". Il affirme ne pas être conservateur du tout en ce qui concerne sa méthode, car elle vise à briser la routine. Mais dans le domaine théologique, aussi bien en dogmatique qu’en morale, il est "sûrement de droite". "Je ne peux pas vivre une vie basée sur le
doute, mais uniquement sur une conviction morale. L’expression que j’aime
est ’orthodoxe’. En d’autres termes, je suis du côté du Saint-Père", souligne le prêtre américain.
La stratégie de base d’"Evangelization 2’000" est d’ancrer l’évangélisation dans la conscience catholique. "On n’est pas un bon chrétien quand on
ne partage pas le Christ avec les autres". Concrètement, l’organisation met
sur pied des jours de retraite pour les prêtres et les évêques; elle compte
sur leur "fonction de multiplicateurs". En septembre à Rome, 6’000 à 7’000
prêtres du monde entier participeront à une retraite mondiale. La revue
"New Evangelization 2’000" est envoyée à tous les évêques du monde. "Lumen
2’0000", qui travaille à mettre en place un réseau international de communication au service de l’évangélisation, signifie pour Tom Forrest "un partage de ressources, de matériel et de productions de telle manière que nous
puissions mieux utiliser les méthodes de communication pour transmettre le
meilleur message, le message du Christ".
"Evangelization 2’000" aimerait également mettre sur pied l’équivalent
catholique d’une Société biblique mondiale. "ACCSE/2’000" (une union de coordinateurs des écoles catholiques d’évangélisation) encourage la mise en
place d’écoles d’évangélisation: 146 écoles de ce genre de par le monde
sont déjà associées à "Evangelization 2’000". Pour l’organisation, il ne
s’agit pas d’accumuler des biens, mais de jouer un rôle inspiratieur".
Côté financier, Tom Forrest évoque le soutien apporté par la fondation
néerlandaise ""Getuigenis van Gods Liefde" ("Témoignage de l’amour de
Dieu") créée par Piet Derksen en 1982: la première retraite mondiale des
prêtres organisée par "Evangelization 2’000", qui rassemblait 2’000 participants, a bénéficié d’une aide financière d’un million de dollars de la
part de la fondation. Quelque 150 personnes travaillent dans la "structures
des offices" d’"Evangelization 2’000", "mais des milliers sont impliqués
dans la mise en oeuvre de l’idée nouvelle", souligne Tom Forrest. Le prospectus de présentation de l’organisation relève qu’elle ne contrôle rien
au niveau local, que les tâches de la pastorale sont laissées entre les
mains des évêques. Et le directeur d’ajouter: "C’est tout ce que nous faisons - faire progresser une idée -, mais les idées changent le monde. Les
philosophies sont plus puissantes que les armées..." (apic/gbr/cor)