Ils avaient pour la circonstance les traits de Rosanna, la Bolivienne, de Clara, l’Argentine, de Filipina, Tita et Maria, venues des Philippines pour s’occuper de nos personnes âgées, garder nos enfants, faire notre ménage ou travailler dans les arrière-salles de nos restaurants.
Qui, mieux qu’elles, pouvaient dire l’angoisse des contrôles policiers dans les transports publics ou au sortir de la messe, le traumatisme de l’emprisonnement et du renvoi dans une patrie à l’économie ruinée par des programmes d’ajustements structurels dictés depuis Washington ou en proie à un régime corrompu et violent.
A Genève, Clara, originaire d’un village de la campagne à trois heures de bus de Tucuman, fait depuis plusieurs années des ménages pour aider son fils malade du sida resté à Buenos Aires; elle ne veut qu’une chose: gagner de l’argent pour aider sa famille. Prendre le bus l’angoisse, elle a peur des contrôles policiers. Pourtant, nous dit-elle, elle n’est pas une criminelle. Son seul délit est de ne pas avoir de papiers en règle.
"Nous sommes complètement débordés, les sans-papiers et les travailleurs au noir en provenance d’Amérique latine sont certainement plusieurs milliers à Genève, tous les jours plusieurs d’entre eux viennent demander aide et soutien", nous confie le Père Vilson Zanini. Face au manque de personnel et de moyens financiers - l’Eglise catholique à Genève doit se serrer encore la ceinture, économies obligent -, le directeur de la Mission de langue espagnole de Genève parle d’un "déluge de demandes" auxquelles il peut difficilement faire face.
Jusqu’à 80% de sans-papiers à la messe de 20h
Parmi cette foule angoissée par la peur du lendemain et l’épée de Damoclès du renvoi, des sans-papiers qui gagnent chichement leur vie, parfois en gardant les enfants de policiers ou de gardiens de la prison de Champ-Dollon. Des mères de famille venues se prostituer dans la ville de Calvin, seule issue à leurs yeux pour nourrir leur famille restée au pays, fréquentent sa communauté à Plainpalais. "A la messe de 20h, nous avons jusqu’à 80% de sans-papiers, ils viennent à la tombée de la nuit, par crainte d’être vus".
Travaillant habituellement à l’évêché de Fribourg, Soeur Luzviminda, une religieuse philippine de la Congrégation des ouvrières du Christ, seconde à l’occasion Soeur Olivia Racinez, responsable de la mission catholique philippine. Officiellement, il y a moins de 3’000 Philippins en Suisse, précise Urs Köppel, directeur national de "Migratio", mais dans la réalité, ils sont plus de 13’000.
"Les migrantes philippines nous confient qu’elles ne sont pas ici parce qu’elles veulent faire fortune ou vivre dans le luxe; elles veulent juste pouvoir élever leurs enfants et sont prêtes à se sacrifier en étant loin de leurs bien-aimés pour offrir un avenir meilleur à leur famille", constate la religieuse. Et pour cela, elles sont prêtes à presque tout subir. Certaines d’entre elles sont venues du Moyen-Orient où elles sont souvent traitées comme des esclaves, taillables et corvéables à merci. Elles travaillent sept jour sur sept, du matin jusqu’à minuit, sans pause. Plusieurs ont cherché refuge à Genève lors du passage en Suisse de leurs employeurs. Elles vivent constamment dans la peur d’être découvertes et renvoyées dans leur pays, témoigne Soeur Luzviminda.
Un thème qui ne fait plus la une des journaux
Si depuis quelques temps, le thème des sans-papiers a quitté la une des journaux, la réalité continue d’exister, souligne pour sa part Barbara Walther, responsable du secteur migration et intégration à Caritas Suisse à Lucerne. Il s’agit de personnes qui se trouvent en Suisse sans permis de séjour. Certains sont venus illégalement en Suisse et y séjournent depuis des années tout aussi illégalement. D’autres sont venus légalement, mais ils ont perdu leur statut, comme c’est le cas d’anciens travailleurs saisonniers dont le permis n’a pas été prolongé ou d’épouses qui ont perdu leur autorisation de séjour suite à un divorce. On rencontre également parmi les clandestins des requérants d’asile déboutés.
"Souvent ces personnes sont victimes d’exploitation économique et sexuelle; à cause de leur vulnérabilité, elles ne peuvent se défendre alors qu’elles jouissent tout de même des droits humains fondamentaux, garantis par la Constitution fédérale et les conventions internationales", poursuit Barbara Walther. Et de qualifier d’inquiétant le fait que des patrons emploient au noir pendant des années des travailleurs sans-papiers au vu et au su d’autorités qui laissent faire, mais qui ne sont pas prêtes non plus à leur accorder des permis de séjour.
Si le Conseil fédéral se refuse à une légalisation collective des sans-papiers et à une amnistie générale, des solutions existent tout de même pour les cas de rigueur: dans le cadre de loi en vigueur, pour la seule période de janvier 1999 à fin août 2001, 10’449 personnes ont reçu un permis de séjour pour raisons humanitaires, bien qu’elles ne répondaient pas aux conditions ordinaires d’octroi.
Fossé grandissant entre pays riches et pays pauvres
La spécialiste de Caritas Suisse rappelle qu’étant donné le fossé grandissant entre pays riches et pays pauvres, on ne pourra stopper cette migration non souhaitée ni par des mesures répressives ni par une amnistie générale, car il y aura toujours des gens qui chercheront à émigrer pour survivre. Barbara Walther plaide pour des mesures différenciées, qui n’iront pas sans aménagements de la législation en vigueur, dans le sens d’une libéralisation. Les Eglises sont interpellées: il leur revient de sensibiliser leurs fidèles et la société suisse sur des situations éthiques intenables et de préparer ainsi le terrain pour des changements législatifs.
Une bonne centaine de prêtres, de religieuses et d’agents pastoraux de toute la Suisse, interpellés par la question des clandestins en Suisse, ont participé le 24 septembre à la session d’étude "Les sans-papiers, un défi pour l’Eglise?". Les Eglises, a rappelé à cette occasion Mgr Norbert Brunner, responsable du dicastère "Migration" au sein de la Conférence des évêques (CES), font souvent les gros titres de la presse parce que les sans- papiers occupent des églises pour attirer l’attention sur leur sort.
L’Eglise comme dernier recours
Les clandestins voient souvent dans l’Eglise le dernier recours, une instance qui prend leur défense et leur vient en aide. L’évêque de Sion a laissé entendre que la question des "sans-papiers" concerne l’Eglise à tous les niveaux, pas seulement la hiérarchie et le clergé, mais également le peuple de Dieu, qui doit s’engager à la base pour sensibiliser les responsables politiques sur cette réalité humaine et faire évoluer la législation.
Ancien missionnaire sur l’Altiplano péruvien, le Père Francisco Gmür, de Bâle, a été condamné pour avoir hébergé des illégaux. Dans un vibrant plaidoyer, il a demandé que dans l’Eglise "l’orthodoxie ne soit pas séparée de l’orthopraxis" et que la foi ne s’arrête pas aux sacrements et à la fréquentation de la messe dominicale. Car, a-t-il conclu en reprenant une sentence de saint Irénée de Lyon, décédé en 202 après J.-C. - "La gloire de Dieu, c’est l’homme vivant" - il a rappelé que les quelque 150 à 300’000 sans-papiers qui sont en Suisse sont des personnes humaines et "Dieu dit oui à tous les hommes, aussi aux sans-papiers". (apic/be)